TRIBUNE LIBRE
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FINANCES NEWS HEBDO VENDREDI 6 MARS 2026
Les BAT sectorielles La clé technologique pour transformer la contrainte MACF en avantage compétitif marocain
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ace à l'entrée en vigueur du MACF, les indus- tries marocaines exportatrices font face à un dilemme : absorber le surcoût lié à la taxe carbone ou risquer l'exclusion du mar- ché européen. Pour 70% des PME exporta- trices, cette contrainte menace dangereuse- ment. Pourtant, elle pourrait se transformer en opportunité de modernisation, à condition que le Maroc et l'UE construisent ensemble un programme de transfert des Best Available Techniques (BAT) européennes. Le MACF : un écart structurel à combler par les BAT Le mix électrique marocain affiche un facteur d'émission de 0,907 tCO2e/MWh contre 0,612 pour la moyenne européenne, soit 48% de plus. Cette différence génère mécaniquement un handicap compétitif majeur. Les expor- tations marocaines dans les secteurs MACF - engrais phosphatés (2,8 millions de tonnes/ an), ciment (300.000 tonnes), acier (225.000 tonnes) - représentent 4,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires et soutiennent directe- ment 180.000 à 220.000 emplois. Si le MACF s'étend à l'ensemble des secteurs indus- triels d'ici 2030-2035 comme prévu, le surcoût pourrait atteindre 4,4 à 5,4 milliards d'euros annuels. Les Best Available Techniques - codifiées dans la Directive européenne sur les émissions industrielles - constituent la réfé- rence du MACF. Dans le secteur cimentier, les fours à combustibles alternatifs permettraient un taux de substitution de 40 à 60% (contre <10% actuellement), réduisant la consomma- tion thermique de 15 à 20%. Pour la sidérur- gie, les fours électriques à arc alimentés par électricité renouvelable réduiraient les émis- sions de 70%. L'hydrogène vert (technologie HYBRIT) éliminerait totalement les émissions. Cependant, trois barrières freinent l'adoption : le coût (investissements 2 à 4 fois supérieurs), l'accès aux technologies (licences à 5-15% du CA) et l'expertise (moins de 100 ingénieurs marocains formés contre 5.000 nécessaires d'ici 2035). Un programme à quatre piliers générateur de bénéfices stratégiques Face à ces barrières, un programme ambitieux
publications/an, 10-15 brevets, et 200 docto- rants formés entre 2026 et 2035. Au-delà de l'évitement du surcoût MACF, les entreprises bénéficieraient de gains d'effica- cité énergétique (réduction de 15-30% des consommations) et d'une réduction de la dépendance fossile. Le Maroc se position- nerait comme fournisseur bas-carbone de référence en Europe, captant une prime de marché croissante. Le développement des capacités nationales positionnerait le Maroc comme centre de référence africain pour les technologies bas-carbone, valorisant son expertise vers la Tunisie, l'Égypte, le Sénégal et la Côte d'Ivoire. La réussite créerait un précédent positif méditerranéen, démontrant que le MACF peut catalyser une modernisa- tion partagée plutôt qu'une marginalisation commerciale. L'urgence d'agir En mai 2027, interviendront les premiers paiements effectifs du MACF. À partir de cette échéance, chaque trimestre de retard représentera 90 à 140 millions d'euros de surcoûts supplémentaires. Ce programme ne constitue ni un vœu pieux ni une demande d'aide unilatérale, mais une proposition de partenariat équilibré où l'UE honorerait ses engagements internationaux (Accord de Paris, Partenariat Vert), tandis que le Maroc mobiliserait 30 à 40% des investissements et s'engagerait sur des jalons mesurables. La transformation via les BAT ne relève pas de l'utopie : les technologies existent, les modèles économiques sont viables (ROI 8-10 ans) et les bénéfices dépassent la simple conformité MACF. L'année 2026 sera décisive. Elle déterminera si le MACF sera perçu comme un choc commercial subi ou comme le catalyseur d'une modernisation sans précédent. ◆ (*) Mohamed Boiti est docteur ès Sciences de Gestion, consultant en transition énergétique et décarbonation, et éditorialiste mensuel pour Finance News Hebdo. Il prépare actuellement un mémoran- dum stratégique sur l'accompagnement du Maroc face au MACF, dont est extrait cet article de manière succincte.
Par Dr. Mohamed Boiti, expert en transition énergétique et décarbonation industrielle
de transfert technologique devrait être co- construit entre le Maroc et l'UE. Pilier 1 : l'UE négocierait avec les détenteurs européens de brevets des réductions de 50 à 70% des redevances, via un Fonds européen de facilitation BAT doté de 300 à 500 millions d'euros sur 2026-2035. Pilier 2 : déploiement de 10 à 15 projets pilotes (2 à 3 par secteur) avec financement européen de 60 à 70% des coûts. Exemple : la cimenterie Holcim d'Oujda (300.000 tonnes/ an) pourrait réduire ses émissions de 40% pour un investissement de 85 millions d'euros (55 M€ UE + 30 M€ Maroc), avec un retour sur investissement de 8 à 10 ans. L'ensemble des projets pilotes générerait une réduction cumu- lée de 800.000 à 1.200.000 tCO2/an d'ici 2030. Pilier 3 : détachement d'ingénieurs BAT auprès des entreprises pilotes via des jume- lages européo-marocains (LafargeHolcim France-Ciments du Maroc, ArcelorMittal Belgique-Sonasid), pour 50 à 80 millions d'eu- ros financés à 100% par l'UE. Pilier 4 : création d'un Centre de recherche technologies bas-carbone à l'UM6P, jumelé avec les piliers de la RTO (Research and Technology Organization) en Europe - Le CEA (France), Fraunhofer (Allemagne) et TNO (Pays-Bas) - pour un investissement de 30 M€ (60% UE), avec un impact de 50-80
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