SOCIÉTÉ
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 19 FÉVRIER 2026
Catastrophes naturelles Derrière les dégâts matériels, des traumatismes invisibles
n’avait pas d’autre choix, on peut se retrouver prisonnier d’un discours intérieur accusateur: «J’aurais dû rester» , «J’aurais dû trouver une solution» , «Je l’ai trahi». Cette culpabilité, parfois envahissante, peut alors entraver le chemin normal du deuil. D’un point de vue clinique, ces épisodes s’apparentent souvent à un stress aigu ou à un traumatisme psychologique. Les symptômes peuvent surgir rapidement ou s’installer progressivement : nuits agitées, cauchemars, images de la catastrophe qui reviennent sans cesse, moments où l’on revit la scène, une anxiété qui ne lâche pas, une irritabilité inhabituelle, un sentiment d’insécurité tenace, ou encore l’évitement de tout ce qui pourrait rappeler l’événement. Chez certaines personnes, sur- tout si le traumatisme s’ajoute à une fragilité déjà présente, ces signes peuvent évoluer vers un véritable état de stress post-trau- matique. Un autre aspect, trop souvent passé sous silence, est le poids du regard des autres. La douleur liée à la perte d’un animal est encore parfois minimisée, voire jugée déplacée. Ce manque de reconnaissance sociale du deuil peut accentuer le sentiment d’iso- lement et la honte ressentie par ceux qui traversent cette épreuve. En psychiatrie, on parle alors de «deuil non reconnu», particulière- ment susceptible de laisser des traces émotionnelles profondes, car il prive la personne des sou- tiens et des marques de valida- tion qui aident habituellement à avancer. F. N. H. : Quels mécanismes peuvent aider les personnes concernées à surmonter ce traumatisme ? Dr H. A. : Dans ces moments difficiles, certains mécanismes aident à se reconstruire intérieu- rement. Tout commence par la reconnaissance de la souffrance. Nommer la perte, accepter que le lien affectif était réel et légitime, et comprendre que la douleur est une réaction normale face à l’extrême, voilà une étape fonda- mentale. Cette reconnaissance
Les catastrophes naturelles laissent des blessures psychologiques durables.
Expulsion forcée, perte du foyer, séparation brutale d’un animal
de compagnie… sont autant d’épreuves souvent minimisées, mais profondément déstabilisantes. La psychiatre et psychothérapeute
Dr Hafsa Abouelfaraj décrypte les mécanismes du traumatisme,
la culpabilité liée au «deuil non reconnu» et les chemins possibles vers l’apaisement.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Pourquoi les catastrophes naturelles, comme les récentes intempéries à Ksar El Kébir, provoquent- elles un choc psychologique aussi important ? Dr Hafsa Abouelfaraj : Les catastrophes naturelles consti- tuent des événements potentiel- lement traumatiques majeurs, car elles confrontent l’individu à une menace brutale, imprévisible et souvent vitale. Les récentes intempéries survenues au Maroc, notamment dans la région de Ksar El Kébir, ont placé de nombreuses familles dans une situation d’urgence extrême, les contraignant à quitter leur domi- cile dans la précipitation, parfois sans pouvoir sauver leurs biens les plus essentiels, ni protéger ceux dont ils se sentaient res- ponsables. Ce type d’expérience provoque une rupture soudaine de la continuité de la vie, un effon- drement des repères habituels et un sentiment d’impuissance pro- fondément déstabilisant. On se retrouve face à une vague d’im- puissance, de peur et de perte,
et c’est souvent là que le choc psychologique s’installe. L’expulsion forcée, d’un point de vue psychologique, frappe au cœur même de notre besoin de sécurité. La maison, ce n’est pas seulement quatre murs, c’est un ancrage, un espace intime où se tissent nos souvenirs et se façonne notre identité. C’est là que s’enracinent nos habitudes, que se nouent nos liens les plus chers, et que l’on a l’impression de tenir les rênes de sa propre vie. Quand on est brutalement arraché à ce refuge, c’est une déchirure profonde qui s’opère. On perd bien plus qu’un toit; on perd des repères, un sentiment de contrôle, et parfois, le sens même que l’on donnait à son existence. Le cerveau passe en mode survie, et le stress devient constant. F. N. H. : Pourquoi l’aban- don forcé d’un animal de compagnie intensifie-t-il cette souffrance ? Dr H. A. : Quand une catas-
trophe nous force à abandon- ner un animal de compagnie, le chaos s’en trouve encore ampli- fié. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le lien qui nous unit à un animal n’est pas qu’un simple attachement de surface. En réalité, comme le montrent de nombreuses études en psycholo- gie, l’animal joue souvent un rôle central dans notre équilibre émo- tionnel. En effet, il nous offre une présence du réconfort et un sen- timent de sécurité. Pour certaines personnes, l’animal devient une véritable figure d’attachement, parfois même plus stable que certaines relations humaines. Abandonner son animal dans ces conditions est alors vécu comme une véritable déchirure, à la fois morale et affective. On se retrouve tiraillé entre l’instinct de survie et nos valeurs profondes, celles de protéger et d’assumer ses res- ponsabilités. Ce conflit intérieur génère une culpabilité intense, souvent disproportionnée par rapport à la réalité. Même quand on sait, intellectuellement, qu’on
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