16
FINANCES NEWS HEBDO
MARDI 31 MARS 2026
FOCUS
Détroit d’Ormuz L’arme économique la plus redoutable du XXI ème siècle
servés depuis juin 2025. Le gaz naturel européen a bondi de 40%. Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont la conséquence d'une architecture géographique que personne, côté américain, n'avait osé pleinement intégrer dans ses calculs de risque. F. N. H. : Qu’en est-il des conséquences sur le com- merce mondial ? M. B. : Et c'est précisément là que réside le génie de la stratégie iranienne : le détroit est devenu impraticable par le risque, non par la force. Les primes d'assurance maritime pour les navires tentant de le traverser ont atteint des som- mets en six ans, rendant le transit commercialement non viable pour la quasi-totalité des opérateurs. Maersk, le premier armateur mon- dial, a suspendu ses opérations dans la région. Le trafic pétrolier a chuté de plus de 90%. Nous assistons à ce que les analystes appellent une fermeture de facto : un blocus sans blocus. F. N. H. : Quels sont alors les impacts sur le marché éner- gétique ? M. B. : Les conséquences en cascade sont d'une ampleur iné- dite. Le Qatar, premier exporta- teur mondial de GNL, a dû mettre à l'arrêt sa principale usine de liquéfaction. En Europe, le prix de référence du gaz, le TTF, est passé de 31,9 euros à plus de 54 euros le mégawattheure en quelques jours seulement, asphyxiant des industries déjà fragilisées par des années de coûts énergétiques éle- vés. En Arabie Saoudite, la raffinerie stratégique de Ras Tanura a subi des dommages significatifs. Au Koweït, en Irak et aux Émirats, les capacités de stockage ont été saturées, forçant une réduction puis un arrêt de la production. C'est une paralysie totale et plané- taire de l'offre énergétique. F. N. H. : L’impact dépasse- t-il le seul secteur énergé- tique ? M. B. : Absolument. Le fret aérien, utilisé pour compenser les routes maritimes perturbées, a vu ses
Depuis plusieurs semaines, le monde observe avec inquiétude les conséquences du conflit américano-iranien autour du détroit d’Ormuz. Pour l’économiste Mohamed Boiti, la véritable bataille ne se joue plus sur le terrain militaire, mais dans les équilibres économiques et financiers mondiaux. Dans cet entretien, il décrypte les mécanismes d’une crise qui pourrait redessiner durablement l’ordre énergétique et géopolitique mondial.
Propos recueillis par D. William
des armateurs. Ce conflit n'est plus seulement aérien ou naval. Il est désormais énergétique, commer- cial et monétaire. Et pour des pays comme le Maroc, importateurs nets d'énergie et de marchandises, le choc se révèle d'une violence à la fois sournoise et redoutable. F. N. H. : Au regard de la situation, peut-on parler d’une première victoire éco- nomique pour l’Iran ? M. B. : La première victoire de Téhéran est mathématique, et c’est la plus dévastatrice. L’Iran applique avec une rigueur méthodique ce que les stratèges militaires appellent la «doctrine du coût prohibitif». Face aux essaims de drones Shahed-136 - dont le coût unitaire n’excède pas 20.000 dollars-, les forces américaines et leurs alliés doivent mobiliser des missiles d’interception valant entre 2 et 3 millions de dollars pièce. Pire, plu- sieurs témoignages concordants rapportent que dans certains enga- gements nocturnes au-dessus du Golfe persique, jusqu'à dix missiles ont été tirés pour neutraliser un seul drone. La saturation délibérée des défenses antiaériennes par une
centaine de ces appareils par jour transforme l'équation budgétaire américaine en cauchemar actuariel. Le résultat comptable est impla- cable. Le Pentagone, déjà englué dans un endettement abyssal de plus de 42.000 milliards de dol- lars, voit ses marges de manœuvre fondre à vue d'œil. Ce que nous observons est en réalité une faillite stratégique silencieuse : l'armée la plus financée de l'histoire humaine est transformée en pompe à capi- taux par un adversaire qu'elle pen- sait pouvoir réduire à l'impuissance. Washington est pris à son propre piège : la guerre, qui était supposée asseoir l'hégémonie américaine, l'érode méthodiquement. Ce n'est plus une guerre d'usure classique. C'est une guerre d'usure budgé- taire, livrée au rythme des nuits étoilées du Golfe. F. N. H. : Quels ont été les premiers effets sur les mar- chés ? M. B. : Les signaux ont été immé- diats. Dès les premières 48 heures du conflit, le brut américain WTI a enregistré sa plus forte hausse en quatre ans en une seule séance. Le Brent a franchi des niveaux inob-
Finances News Hebdo : Depuis plusieurs semaines, les marchés financiers semblent nerveux. Que se passe-t-il réellement autour du détroit d’Ormuz ? Mohamed Boiti : Depuis plusieurs semaines, une même question hante les salles de marché et les états-majors des capitales occiden- tales : et si la plus grande puissance militaire de l'histoire était en train de perdre une guerre, non pas sur le terrain, mais dans les livres de comptes ? Alors que les frappes se raréfient et que le conflit américano-ira- nien entre dans une phase que les experts nomment pudiquement «désescalade contrôlée», une réa- lité s’impose avec brutalité : le détroit d’Ormuz est désormais neu- tralisé, et le monde entier en subit les conséquences économiques. Pour mesurer l'ampleur de ce désastre, il faut accepter de dépla- cer le regard : quitter les théâtres d'opérations militaires, les cartes et les bilans des frappes, pour se concentrer sur les terminaux de fret, les courbes des prix de l'énergie, les tableaux de bord des Banques cen- trales et les carnets de commandes
www.fnh.ma
Made with FlippingBook flipbook maker