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MARDI 31 MARS 2026

FOCUS

Détroit d’Ormuz Le choc invisible des engrais qui menace l’équilibre alimentaire mondial L Au-delà des tensions visibles sur le pétrole, la crise du détroit d’Ormuz révèle une vulnérabilité bien plus silencieuse : celle des intrants agricoles. Étroitement dépendants du gaz naturel, fertilisants, avec un ammoni- trate avoisinant les 527 euros la tonne. L’équation est donc simple, mais redoutable : sans gaz, pas d’engrais. Sans engrais, pas d’agriculture. Ormuz, du chokepoint énergétique au chokepoint agricole mondial les engrais sont aujourd’hui au cœur d’un risque systémique qui menace directement la production agricole mondiale. Entre hausse des coûts, contraction de l’offre et fragilisation des agricultures, c’est toute la sécurité alimentaire globale qui pourrait vaciller. Par M. B.

orsqu’une crise éclate au Moyen-Orient, l’attention se porte immédiatement sur le pétrole. Le détroit d’Ormuz concentre à lui seul près de 20% du pétrole mondial transporté par voie maritime, selon l’Inter- national Energy Agency (IEA). Mais cette lecture reste incom- plète. Car derrière le pétrole se cache un enjeu plus discret, mais tout aussi stratégique : celui des engrais. Les engrais azotés, indispen- sables à l’agriculture moderne, sont directement produits à par- tir du gaz naturel. Selon l’Inter- national Fertilizer Association, le gaz représente jusqu’à 70 à 80% du coût de production des engrais azotés. La récente hausse du prix du gaz sur le marché européen, le Dutch TTF, passé de 31,96 euros fin février à 51,40 euros mi-mars, illustre parfaitement cette dépendance. Elle s’est immédiatement traduite par une augmentation des prix des

ne restent jamais confinés au seul marché des intrants. Selon la Banque mondiale, les pré- cédents épisodes de tension sur les intrants agricoles ont démontré qu’une hausse du prix des engrais pouvait se traduire par une augmentation signifi- cative des prix alimentaires à l’échelle mondiale. Autrement dit, le choc n’est pas uniquement énergétique. Il devient agricole, puis alimen- taire. Et ce choc est loin d’être théorique. Il est déjà visible sur le terrain. Au Maroc, le prix de l’ammo- nitrate est passé d’environ 450 dirhams à près de 750 dirhams le quintal, soit une hausse de plus de 60%. À ces niveaux, une partie importante des exploita- tions agricoles ne parvient plus à maintenir sa rentabilité. Les cultures les plus exposées, notamment les céréales et le maraîchage, sont directement impactées. Or, ces productions demeurent essentielles à la sécurité alimentaire nationale. Cette pression s’inscrit dans un contexte déjà fragilisé, marqué par plus de six à sept années de sécheresse consécutives, mais aussi par les effets persistants

de la guerre Ukraine-Russie sur les marchés agricoles mon- diaux. À cela s’ajoute la hausse du coût des aliments de bétail, eux-mêmes fortement dépen- dants du transport international, lequel reste étroitement corrélé aux prix de l’énergie. Ainsi, l’agriculture marocaine se trouve confrontée à une accu- mulation de vulnérabilités : pres- sion climatique, tension sur les intrants, hausse des coûts logis- tiques et exposition aux chocs internationaux. Mais la portée de cette crise dépasse large- ment le seul cas marocain. Certains pays africains, comme le Kenya, importent près de 30% de leurs engrais depuis les pays du Golfe, ce qui les rend parti- culièrement vulnérables à toute perturbation d’Ormuz. Selon le Programme alimentaire mon- dial, une aggravation de la situa- tion pourrait entraîner jusqu’à 45 millions de personnes supplé- mentaires en situation d’insécu- rité alimentaire dans le monde. Dès lors, ce qui se joue autour d’Ormuz ne relève plus seule- ment de la géopolitique éner- gétique. Il s’agit désormais d’un enjeu de stabilité alimentaire mondiale.

À partir de là, le rôle du détroit d’Ormuz doit être relu dans une perspective plus large. Ce passage maritime ne structure pas uniquement les flux éner- gétiques mondiaux; il constitue également un maillon central dans les flux d’engrais. Les pays du Golfe, notamment le Qatar, l’Arabie saoudite, Oman et l’Iran, figurent parmi les prin- cipaux exportateurs mondiaux d’urée et d’ammoniac, deux composants clés des engrais azotés. Une part significative de ces flux transite précisément par Ormuz. Dans ce contexte, toute per- turbation du détroit entraîne un double choc : d’un côté, une tension sur les prix du gaz; de l’autre, une contraction de l’offre mondiale d’engrais. Or, l’histoire économique récente a déjà montré que ces chocs

Au Maroc, le prix de l’ammonitrate est passé d’environ 450 dirhams à près de 750 dirhams le quintal, soit une hausse de plus de 60%.

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