Grazia Daily Cannes 2018 J-2

G R A Z I A DA I LY C A N N E S 2

les ordres de l’état-major pour tirer sur les cibles humaines dessi- nées par une caméra thermique. «Ce sont des civils», répond le soldat aux ordres de tirer. Ou plu- tôt l’acteur, car toutes les failles manquantes de la tragédie sont rejouées par des comédiens, sur la base de témoignages. Dans cet édifice complexe et qui aurait pu se casser la gueule sous nos yeux, rien n’est laissé au hasard. Ses effets sont raisonnés, tout à l’in- verse de l’horreur de la guerre qu’il raconte. Il fallait l’exposer, l’expliquer, cette histoire, celle de la guerre de Gaza de 2008-2009, opération «Plomb durci», Tsahal pilonnant les familles palesti- niennes, chassant le Hamas par- tout, à commencer par là où il n’est pas. Donc la guerre, et com- ment elle touche d’abord ceux qui n’y participent pas, ceux qui ne la veulent pas, ceux qui ont cru à ce mirage amer, «la coexistence de deux nations sur une même terre». A savoir, une famille de paysans, les Samouni, victimes des crimes de guerre de l’armée israélienne. Le film ausculte en toute neutrali- té les effets inverses et délétères de l’action de Tsahal. Ou comment les morts sont récupérés comme martyrs par les partis politiques, et les enfants laissés avec comme seul désir d’avenir celui de venger leurs pères. Samouni Road est un film sur la vie quotidienne en temps de guerre. Une vie où les morts de- viennent plus nombreux que les vivants. «Pourquoi se marier ? Pour manquer à nos enfants», dit ce jeune couple de fiancés qui viennent de perdre leurs parents. Et demain? Demain, les enfants joueront à la Palestine.

Critique Le droit du plus faible A 22 ans, Léo se vend pour une poignée d’euros. Sauvage, le premier long- métrage de Camille Vidal- Naquet ne passe pas inaperçu. Par Gérard LEFORT SAUVAGE de Camille Vidal-Naquet avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla (Semaine de la Critique). Aucun filmne naît innocent. Etant donné son sujet (les désarrois d’un jeune tapin), Sauvage, premier film de Camille Vidal-Naquet, ne déboîte qu’après avoir regardé dans son rétroviseur tous les bons films de ce genre (Fassbinder, Pa- solini, etc.). Mais de ce bagage, Camille Vidal-Naquet fait un baluchon de randonnée pour un film bohème. Léo, 22 ans, se pros- titue à la lisière d’un parc. On le découvre au travail: l’attente du client, la noria des automobiles qui ralentissent avant le plus sou- vent d’accélérer, les différentes toxicomanies pour tenir, la conni- vence animale entre les tapins, leur tendresse de fauves, leur vio- lence fulgurante quand un «sau- vage» enfreint les lois de la meute («5 euros la pipe! Tu casses le mar- ché.»), Cette part documentaire est fictionnelle puisqu’elle est ca- drée, du plus loin du voyeurisme quand on devient «client» du film, au plus près de l’empathie (en être soi-même?), éclairé (dans toute la gamme du chien et loup) et joué, le prix d’excellence allant tout droit à Felix Maritaud (Léo) qui est à la fois la peau du person- nage et ses tatouages. Son auberge, comme chez Rimbaud, est à la grande Ourse. Parmi ses étoiles, Ahd (l’impressionnant Eric Ber- nard), pute sur-viril dont Léo tombe amoureux comme d’un impossible. Préposé au réalisme, Ahd se met en ménage avec un vieux riche et repousse l’obsession de Léo, le plus peuvent à coups de tatanes. Suivant son exemple, Léo s’en remettra en se maquant avec Claude, un bourgeois gentil. Sauf qu’à l’instant du grand départ (le Québec comme eldorado), Léo se préfère plus Dormeur du Val que pute de luxe. Sauvage l’est vraiment quand il glisse dans la fluidité de son récit des tourbil- lons troublants: un plan cul sur fond de fausse visite médicale; le repos des guerriers du sexe, alanguis en bordure d’un aéroport pour regarder décoller les avions; ou cette moralité outrageante qui instille qu’il est plus doux de dormir dans les bras d’un vieux que de l’enculer.

Critique

Forte impression, jeudi après-midi, à la Quinzaine devant Samouni Road, le documentaire de Stefano Savona sur une famille à Gaza, dix ans après l’opération «Plomb durci ». Par Philippe AZOURY et Romain CHARBON CUL-DE-SAC

Il y avait sur le papier mille choses pouvant nous faire craindre le pire concernant Samouni Road. Quoi, un docu italien sur Gaza? Avec, en plus, tout plein d’images d’animation, parce que l’anima- tion, c’est cool. On aiguisait nos armes, se disant que les Palesti- niens méritent (en plus d’un état) un film, pas un catalogue de poses. Mais voilà, Samouni Road va se révéler très vite un grand film, et son réalisateur, Stefano Savona, archéologue de formation, spécialiste du Soudan et du Moyen-Orient, déjà auteur entre autres d’un (bon) documentaire sur la place Tahrir ( Tahrir Libera- tion Square, en 2011) un porte- voix idéal. Il connaît et filme la

Qui êtes-vous? Wanuri Kahiu bande de Gaza et les Palestiniens depuis presque dix ans. Il sait d’abord deux, trois choses: il sait qu’on ne raconte pas l’histoire à la place des peuples. Il sait qu’on ne raconte pas l’histoire à la place des enfants. Il sait convoquer un dessin, non pas pour tourner les yeux mais pour faire entendre l’horreur là où les images n’existent pas. Il sait jongler avec trois sources: les images qu’il filme depuis des années (les enfants grandissent, et on voit qu’ils n’ont jamais été des enfants). Les crayonnés qui sont comme des archives impossibles, calcinées, d’une mémoire grise. Et puis, des images de drones avec en bande- son un soldat israélien qui attend Ce n’est pas parce qu’elle signe aujourd’hui le premier film kenyan jamais sélectionné à Cannes que Wanuri Kahiu ne connaît pas la Croisette: «J’y suis venue grâce à la Fabrique des ciné- mas du monde, qui favorise l’émer- gence de la jeune création des pays du sud. Cet atelier du Festival m’a tout simplement permis de croire en moi et à la possibilité de faire du cinéma. Au Kenya, en moyenne, un seul film par an connaît une diffusion internationale.» Alors, au diable la censure qui frappe dans son pays Rafiki («amie»), une romance LGBTQ qui ose dire son nom, l’heure est à la fête: «On représente les femmes afri- caines sur le tapis rouge, qu’y a-t-il de plus joyeux pour moi? Et puis, c’est en accord avec Rafiki. Face à la violence de la société kenyane conservatrice, où l’homosexualité est passible de 14 ans de prison,

«Je ne sais pas raconter les his- toires.» Celle qui nous fait cet aveu, au tout premier plan de Samouni Road, est une petite fille d’environ 10 ans. Adossée à un champ de ruine, ou presque, gamine d’un pays qui n’existe pas, d’un endroit qui n’a comme pas d’existence officielle: pas un pays, une bande. Encerclée, étouffée: Gaza. Non, elle ne sait pas raconter les histoires; ou plutôt, elle ne se raconte pas d’histoires. Les histoires, c’est pour les enfants d’en face. AGaza, la petite fille n’a que de la géographie. Il en va de même pour le film. Qui ne fait que ça: nous lancer sur des fausses pistes, pour mieux nous cueillir.

SAMOUNI ROAD, de Stefano Savona (Quinzaine des réalisateurs).

La réalisatrice kenyane est une des belles découvertes de Cannes, avec son deuxième long-métrage, Rafiki. Tant pis pour les homophobes. Par Julien WELTER Photo Julien MIGNOT

RAFIKI de Wanuri Kahiu avec Samantha Mugatsia, Sheila Munyiva, Dennis Musyoka (Un certain regard). mon film veut aussi montrer le bon- heur, l’affirmation de soi et la jeu- nesse.» Ce teen movie intense et doux est même une réponse à ceux qui associent uniquement le cinéma africain au sérieux, voire au pessimisme: «Un clip de l’artiste afro-américain Childish Gambino réussit souvent mieux qu’un film d’auteur dramatique à changer la façon dont les Noirs se voient et sont vus. Dans mon film, j’emprunte beaucoup au genre du clip. Je mélange rêve, réalité et pop culture car, dans leur désir d’échap- patoire et en raison de leur amour, mes deux héroïnes sont souvent sur un nuage. Elles voient le monde à travers un filtre Instagram, et ce n’est pas un reproche. Le fun, le frivole, c’est vital!»

2 - VENDREDI 11.05.2018

Made with FlippingBook HTML5