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B ÂTIMENT ET T RAVAUX P UBLICS

Economie circulaire

Avec 14 millions de tonnes de déchets annuels, le BTP marocain n’a pas le choix que d’imposer une circularité vertueuse. Elle s’invite dans les chantiers

Tri, récyclage, réemploi et traçabilité, les gravats se transforment en une véritable ressource économique et industrielle, modifiant un défi environnemental en gisement stratégique.

A

Leurs cahiers des charges exigent désormais le tri à la source, la traça- bilité complète des déchets, le concas- sage des matériaux inertes, l’usage de plateformes de valorisation et, pour certains projets, la réutilisation obliga- toire d’une partie des matériaux issus de démolition. Une gouvernance par le contrat, qui transforme les contraintes réglementaires en exigences opéra- tionnelles et entraîne, par effet domi- no, des centaines d’entreprises du BTP vers des pratiques circulaires. «Nous ne pouvons plus bâtir sans pen- ser au devenir de ce que nous détrui- sons» , affirme Jamal Boudchiche, architecte et professeur en BTP. Pour lui, la valorisation des DCD est «la condition indispensable pour réduire l’empreinte matérielle d’un secteur his- toriquement énergivore et producteur de nuisances». Sur les grands chantiers, les pratiques changent profondément. Le tri sélectif devient un réflexe, avec des séparations en cinq flux : inertes, plastiques, bois, métaux et déchets dangereux. Les gra- vats sont concassés sur place ou ache- minés vers des plateformes dédiées où ils sont transformés en granulats recy- clés. Ces matériaux alimentent ensuite les remblais, les couches de forme ou les voiries. Casablanca expérimente le recyclage systématique des bétons et asphaltes, avec des granulats recyclés intégrés aux projets routiers et urbains. À

u Maroc, la frénésie des chantiers, la montée en puis- sance des infrastructures et la densification urbaine ont

fait exploser la production de déchets de construction et de démolition (DCD). Près de 14 millions de tonnes sont générées chaque année, soit 70% des déchets solides urbains du pays. Longtemps considérés comme de simples rebuts à évacuer en périphérie des villes, ces matériaux deviennent aujourd’hui l’une des clés d’une tran- sition majeure, celle de l’entrée du BTP marocain dans l’économie circulaire. Cette mutation ne se fait pas unique- ment sous l’impulsion de l’État, elle s’ancre directement sur le terrain. Car la grande originalité marocaine réside dans le fait que ce sont les chantiers qui devancent la loi, et les donneurs d’ordre qui imposent des standards avant même leur formalisation dans la stratégie nationale. Une transition qui se construit pierre après pierre, parfois bien avant qu’elle ne soit inscrite dans les textes. Le Maroc est en pleine structuration réglementaire. La loi 28-00, la Stratégie nationale de l’économie circulaire et la feuille de route nationale prévue pour fin 2025 posent les bases d’un cadre à venir. Mais, en l’absence de décrets d’application pleinement opé- rationnels, ce sont les grands donneurs d’ordre, industriels, aménageurs, opé- rateurs publics, qui ont pris les devants.

Zénata ou Casa Finance City, près de 70% des matériaux issus de démolition ont été réemployés. Cette dynamique prouve, selon l’architecte, que «le sec- teur du BTP peut s’appuyer sur son propre gisement de ressources, à condi- tion d’organiser des filières pérennes et normées».

La circularité, un modèle économique performant

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’économie circulaire serait un coût supplémentaire, les entre- prises pionnières montrent l’inverse. Grâce au tri, au réemploi et à l’appro- visionnement local, elles réduisent les dépenses de 10 à 15%. Le recyclage limite l’achat de matériaux neufs, la valorisation des métaux génère des revenus additionnels, et la réduction des transports améliore la marge. Mais l’impact le plus important est ail- leurs. Les acteurs qui adoptent la circu- larité répondent mieux aux exigences des donneurs d’ordre et accèdent à des appels d’offres plus compétitifs. La circularité devient un levier de per- formance, un avantage concurrentiel, voire une condition de survie dans un

FINANCES NEWS HEBDO / HORS-SÉRIE N°50 38

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