ECONOMIE
22
FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 15 JANVIER 2026
Textile L’attractivité retrouvée, mais à quel prix industriel ? P Le secteur du textile attire des investisseurs. Mais comment faire de ces investissements des moteurs d’industrialisation nationale et d’emplois qualifiés, et non des plateformes de production délocalisées sous pavillon marocain ? Décryptage. Par Désy M.
ilier historique de l’industrie marocaine, le secteur du tex- tile vit aujourd’hui une phase paradoxale. Jamais il n’a autant attiré d’investissements étran- gers, notamment asiatiques, et jamais ses fragilités structu- relles n’ont été aussi visibles. L’implantation de projets indus- triels d’envergure à Fès, portés par des groupes chinois, illustre cette dynamique. Mais derrière les annonces et les chiffres de création d’emplois, une ques- tion s’impose : le Maroc capte- t-il réellement la valeur de cette attractivité ? Avec près de 200.000 emplois directs, le textile représente environ 15% du PIB industriel et près de 11% des exporta- tions. Il demeure un amortis- seur social majeur, notamment dans les régions à forte inten- sité de main-d’œuvre parfois peu qualifiée, et majoritairement féminine. Pourtant, son modèle historique, fondé sur la sous- traitance rapide vers l’Europe, montre aujourd’hui ses limites. À Fès, le projet Euwens Textiles, filiale du groupe chinois Sunrise, marque un tournant avec une unité intégrée couvrant filature, tissage, teinture et confection.
Dans le cadre du mémorandum d'entente signé avec le gouver- nement marocain, la société a officiellement lancé les travaux de son parc industriel dans la zone d’accélération industrielle de Bensouda. Ce projet vise la création de 2.000 postes d'emploi directs, dans un premier lieu. «C'est un projet qui entre dans une stra- tégie globale d'implémentation au Maroc. Bien évidemment, nous allons le faire aussi à Fès pour atteindre 7.000 postes d’emploi» , a affirmé Youssef Guerraoui Filali, directeur finan- cier chez Euwens Textiles Company. Et d’ajouter que « le parc industriel de Skhirat s'étale sur 20 hectares, et les travaux de construction vont durer en moyenne environ 6 mois. L'objectif est de créer une zone internationale de confection, de production de vêtements tex- tiles qui vont s'exporter à travers le monde». Ces projets répondent à une faiblesse structurelle du secteur. En effet, près de 80 à 85% des matières premières textiles utilisées au Maroc sont impor- tées. L’intégration industrielle promise apparaît donc comme une avancée. Mais pour l’Asso- ciation marocaine des industries du textile et de l'habillement (AMITH), l’enjeu dépasse la taille des investissements. Pour Anass El Ansari, président de l’AMITH, la lecture doit être
plus exigeante. «La vraie ques- tion pour nous n’est pas com- bien d’investissements le Maroc attire, mais qui capte la valeur, qui crée l’emploi qualifié et qui contrôle la chaîne industrielle ?», s’interroge-t-il. Selon lui, «le pro- jet Sunrise à Fès n’a de sens que s’il s’inscrit dans une logique de souveraineté industrielle, et non dans un schéma d’implantation enclavée, déconnectée du tissu national». Qui capte la valeur ? Le Maroc dispose d’atouts indéniables. Sa proximité avec l’Europe, ses accords de libre- échange, sa stabilité politique et sa logistique performante en font un territoire de repli naturel pour des industriels asiatiques cherchant à contourner les ten- sions commerciales et à réduire les délais de livraison. Mais cette attractivité masque un déficit plus profond, celui de la faible captation de valeur ajoutée. Le textile marocain exporte, emploie, produit… mais innove encore trop peu. Le design, la marque, les textiles techniques, les tissus durables; ce sont autant de segments à forte marge qui restent margi- naux dans l’appareil productif national. En clair, le Maroc coud beaucoup, mais décide peu. El Ansari reconnait toutefois que «80% de la production sont destinées à l’export, ce qui est positif pour la balance
commerciale». Mais il prévient: «cela n’est pas suffisant si la valeur ajoutée reste majoritai- rement importée ou captée hors du pays». La position de l’AMITH est sans ambiguïté : «le Maroc n’a plus vocation à être un simple atelier de produc- tion pour groupes étrangers. Ce modèle est économique- ment fragile, socialement limité et stratégiquement dangereux». Sur le terrain, l’impact de ces investissements est contras- té, relève El Ansari. « Une PME structurée peut y trou- ver une opportunité en termes de volumes, de visibilité et de montée en compétences. Mais celles qui ne le sont pas sont exclues du jeu», note-t-il. Et de préciser que le risque de créer de l’emploi sans struc- turer l’écosystème local, c’est créer une dépendance, pas une industrie. «La souveraineté industrielle ne se décrète pas avec des inaugurations, elle se construit avec des chaînes de valeur maîtrisées, des PME nationales intégrées, et une politique industrielle exigeante» , martèle le président de l’AMITH.
Le Maroc n’a plus vocation à être un simple atelier de production pour des groupes étrangers : ce modèle est économiquement fragile, socialement limité et stratégiquement dangereux.
www.fnh.ma
Made with FlippingBook flipbook maker