FNH N° 1221

ECONOMIE

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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 15 JANVIER 2026

Métaux critiques : promesses réelles, fantasmes médiatiques C’est pourtant la richesse suppo- sée du Mont Tropic qui l’a pro- pulsé sur le devant de la scène médiatique. Depuis les expéditions océanographiques menées dans les années 1990, puis approfon- dies dans les années 2010 par des équipes britanniques, espagnoles, italiennes et brésiliennes, les croûtes ferromanganésiennes du site sont régulièrement présentées comme un «eldorado sous-marin». La réalité scientifique est plus nuancée. «Les estimations avan- cées reposent sur des échantillons prélevés sur certaines zones du Mont Tropic» , tempère Faouziya Haissen. «La détermination des teneurs réelles nécessiterait des études beaucoup plus étendues, couvrant l’ensemble des surfaces concernées» , ajoute-t-elle. Autrement dit, le potentiel est avéré, mais il reste à consolider. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt stra- tégique du site. Dans un contexte où la Commission européenne elle- même anticipe un déficit structurel d’approvisionnement en métaux critiques, disposer d’un objectif d’exploration de cette ampleur, à proximité immédiate des côtes marocaines, constitue un atout majeur.

 Pedro Sanchéz (gauche) et Aziz

Akhannouch (droite) lors de la Réunion de haut niveau Maroc- Espagne qui a eu lieu en février 2023 à Rabat.

Mont Tropic Un trésor minéral qui teste la relation Maroc–Espagne P Riche en métaux critiques indispensables à la transition énergétique mondiale, le Mont Tropic, volcan sous-marin situé au large de Dakhla, est devenu un point de convergence entre science, diplomatie et stratégie industrielle. Par R. Mouhsine

Une exploitation lointaine, un enjeu immédiat

Contrairement à certaines lectures simplificatrices, le Mont Tropic n’est pas un gisement prêt à être exploité. Les défis techniques sont considérables : profondeur supé- rieure à 3.000 mètres, pressions extrêmes, technologies encore expérimentales, sans compter les enjeux environnementaux liés à des écosystèmes marins profonds encore mal connus. «Les croûtes ferromanganésiennes ne sont pas aujourd’hui exploitées comme ressources économiques», rappelle la géologue. Quelques contrats d’exploration ont certes été délivrés par l’Autorité inter- nationale des fonds marins, mais aucune exploitation industrielle n’est envisagée à court terme. «Une période de 10 à 30 ans serait nécessaire pour lever les verrous technologiques» , estime-t-elle.

endant longtemps, le Mont Tropic n’était qu’un nom connu d’un cercle restreint de géologues marins et de diplomates spécialisés en droit de la mer. Ce mont sous-marin volcanique, immergé à plus de 1.000 mètres sous la surface de l’Atlantique, situé à environ 400 kilo- mètres des côtes marocaines face à Dakhla, est aujourd’hui devenu un sujet stratégique à part entière. En toile de fond : la ruée mondiale vers les métaux critiques, la redéfini- tion des souverainetés maritimes et l’équilibre délicat des relations entre le Maroc et l’Espagne. Tellure, cobalt, nickel, vanadium, terres rares : les croûtes ferro- manganésiennes qui tapissent les flancs et le sommet du Mont Tropic concentrent des éléments devenus essentiels aux batteries de véhi- cules électriques, aux panneaux

solaires de nouvelle génération et aux technologies bas carbone. Dans un monde engagé dans une transition énergétique accélérée, ces métaux ne sont plus de simples matières premières : ils sont des leviers de puissance. Une histoire géologique partagée Pour comprendre le Mont Tropic, il faut d’abord sortir du prisme stricte- ment politique. «Le Mont Tropic fait partie d’une grande province vol- canique appelée Western Saharan Seamount Province», explique la professeure Faouziya Haissen, spé- cialiste en pétrologie, géochimie et géochronologie à la Faculté des sciences Ben M’sik de l’Université Hassan II de Casablanca. Ce paléovolcan, âgé d’environ 119 millions d’années, est le plus ancien d’un ensemble de montagnes sous-

marines dont l’activité magma- tique s’étend du Crétacé jusqu’au Néogène. «Les traces de cette acti- vité se retrouvent depuis les îles Canaries jusqu’au Sahara maro- cain, en passant par l’Anti-Atlas, le Moyen Atlas, le Rif et même le sud de la péninsule Ibérique» , précise la chercheuse. Ce rappel est loin d’être anecdotique. Il signi- fie que d’un point de vue stricte- ment scientifique, le Mont Tropic ne peut être isolé artificiellement d’un contexte géologique régional. «La géologie ne connaît pas de frontières étatiques. Les événe- ments qui ont donné naissance aux Canaries ont également affecté le Maroc» , insiste-t-elle, allant jusqu’à renverser la perspective habituelle: «les îles Canaries elles-mêmes sont géologiquement proches du Maroc».

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