Grazia Daily Cannes Jour 7

G R A Z I A DA I LY C A N N E S 7

ment de terre. Un adieu entre les digues antitsunami. Chaque fois ce balancement divin et maudit. A quoi joue-t-on quand on s’aime ? Chez une amie aspirante actrice, Asako est le témoin d’une dispute cruelle. Le talent de la comédienne, qui répète du Tchekhov, est mis en doute par un copain de passage. Dans une scénographie qui semble em- prunter à Bergman et à l’origa- mi, Hamaguchi Ryûsuke déplie cette séquence dans un sidérant mélange de glace et de feutre, d’éclats et de demi-jour. Les phrases prononcées blessent leur destinataire, mais s’appli­ quent peut-être à chaque autre personne présente, qui sont au- tant de personnages. JEU CRUEL DE L’AMOUR Il y a comme une indécision au cœur du cinéma d’Hamaguchi, dont le tout récent Senses reste le film le mieux réputé. L’histoire d’ Asako 1 & 2 file vers son but avec tranchant et même avec courage, les revirements de l’héroïne ne nous empêchent jamais de rester à ses côtés, au contraire. Plus elle lâche prise et laisse agir le jeu cruel de l’amour, mieux, elle nous conquiert. C’est peut-être pour cela que l’on n’arrive pas à lui pardonner la sagesse redoutable qui la fait, en dernière instance, se ranger à l’ordre de la raison. Asako ne sera plus double, duelle, ambiva- lente. Ni Asako 1 ni Asako 2. Elle redevient Asako tout court. Et nous, nous revenons à notre petit délire méchant et frustré : le film serait plus vache mais meilleur s’il s’arrêtait vingt-cinq minutes plus tôt.

Critique Les raisons de la colère Spike Lee est de retour. Ça tombe bien, l’Amérique a besoin de lui. Par Philippe AZOURY Où était passé Spike Lee, depuis tout ce temps ? Comment un cinéaste aussi important au pay- sage américain indépendant de la fin des années 80 a-t-il pu se faire à ce point oublier ? Com- ment, pour lui, revenir ? Certains avaient déjà repéré un signe ma- jeur de vie il y a deux ans à Berlin avec Chi-Raq, une comédie mu- sicale slammée sur la guerre des gangs à Chicago. D’une certaine façon, ce film, ja- mais sorti en France, avait quelque chose à la fois de plus fragile, de plus casse-gueule et donc de plus intéressant que BlacKkKlansman . Non pas que ce film du retour pour de bon soit raté, c’est tout le contraire : il fait tout trop bien. Il est super agréable, toujours drôle, concer- né au bon endroit, malin comme tout, mais il est possible qu’en dépit de toute la séduction qu’il déploie en permanence, on y reste à la porte. La raison est simple : le film a un pitch super, mais une fois qu’on en a compris la tournure, il ne reste plus qu’à le regarder faire. Il y a presque là quelque chose de la paresse d’un épisode de feuilleton d’une série 70’s, où John David Washington (le fils de Denzel Washington, oui) et Adam Driver (le meilleur acteur de sa génération, non?) joueraient deux flics, l’un noir l’autre juif, ayant pour mission d’infiltrer le Ku Klux Klan. Revêtir les habits de l’ennemi pour mieux lui nuire, devenir l’affreux, blanc et méchant pour mieux l’encercler. Prendre les accoutrements d’une comédie 70’s pour mieux parler de Trump, ce « sordide individu», et de sa vision blanche de l’Amé- rique, des défilés white power déferlant dans Charlottesville pour écraser du noir. Faire rire pour mieux cueillir. C’est pas con. D’autant que Spike Lee, un temps désigné comme trop radi- cal, a mis de la démocratie dans son cinéma, peut-être parce qu’elle est urgente au moment où l’Amérique commence à en manquer. C’est peut-être ça, être et rester un grand minoritaire.

Critique

Une femme aime un homme puis tombe amoureuse de son sosie. Asako 1 & 2, de Hamaguchi Ryûsuke, balance entre le pas mal et le sublime. Par Olivier SÉGURET BODY DOUBLE

C’est la déraison cannoise : on devient vite mégalo, on se croit critique, reine de la nuit, arbitre des élégances… et pourquoi pas producteur. On s’imagine bien- veillant et convaincant, cherchant à aider le prometteur cinéaste japonais Hamaguchi Ryûsuke : alors, voilà mon cher, tu ramènes ton film à 1h34 et tu en fais un petit chef-d’œuvre… Même un mauvais cinéaste aurait le droit de nous retourner une gifle. Hamaguchi Ryûsuke n’est pas un mauvais cinéaste, bien au contraire, et son film n’est pas trop long (1h59), mais il est dis- tordu par une sorte de déséqui- libre embêtant : une poignée de scènes ratées vient flétrir une foi- son de scènes merveilleuses.

Comme le sujet du film pourrait lui-même se rapporter à un numéro de haute voltige senti- mentale exécuté par une jeune femme d’apparence effacée, c’est tout l’équilibre du saut périlleux de cette héroïne qui semble lui aussi, parfois, vaciller. Cette jeune femme s’appelle Asako (excellente Erika Karata) et les deux périodes de sa vie auxquelles le titre renvoie sont celles de deux grands amours distincts qu’elle a éprouvés pour le même corps. A quelques an- nées d’intervalle, Asako tombe en effet amoureuse de Baku, qui l’abandonne, puis de Ryohei, son sosie (joués l’un puis l’autre par le même acteur, Higashide Masahiro). La trouvaille n’est

pas qu’astucieuse et littéraire, elle est d’emblée cinématogra- phique dans le traitement qu’en fait Hamaguchi Ryûsuke. A deux reprises, il insiste sur le fait magnétique, sur la puissance d’aimantation qui seule vient souder Asako au corps désiré, comme si l’identité de celui-ci, interchangeable, ne comptait pas. Cette puissante perspective, rarement si bien tenue au ciné- ma, donne au film son secret de plus grande valeur, et c’est aussi cette tension dont l’érotisme est assez parfaitement camouflé qui va donner à Asako 1 & 2 ses plus grandes scènes. Un coup de foudre statique parmi des pétards d’enfants. Une révélation dans le black-out d’un tremble-

ASAKO 1&2 de Hamaguchi Ryûsuke avec Erika Karata (Compétition)

Qui êtes-vous? Alba Rohrwacher

L’actrice florentine traverse de son visage préraphaélite le conte hors du temps Heureux comme Lazzaro, réalisé par sa sœur Alice. Par Julien WELTER Photo Julien MIGNOT

Si elle est désormais indissociable du cinéma italien, on aura surtout vu Alba Rohrwacher dans Hungry Hearts de son compagnon Saviero Constanzo, où le couple qu’elle for- mait avec Adam Driver volait en éclats en raison d’une obsession pour le végétalisme. Puis en apicul- trice punk dans Les Merveilles de sa sœur cadette Alice, inspiré du re- tour à la terre de leur mère prof et de leur père violoniste allemand. La province italienne est à nouveau au cœur d’ Heureux comme Lazzaro, un conte de fées symboliste où Alba, tour à tour paysanne et clo- charde, accompagne le destin de Lazzaro, un être bon qui traverse le temps: «Mon interprétation du film, c’est que la bonté, même si elle n’est pas toujours reconnue, se repré- sente à chaque époque, offrant aux hommes une autre chance dans cette tragédie qu’est mon pays pour les plus démunis.» Pour Alba, elle et sa

sœur partagent la même éducation à l’image, les mêmes références inconscientes nées du réalisme ma- gique des maîtres italiens des 70’s, les frères Taviani, Ermanno Olmi ou Pasolini, et de leur capacité à sublimer ce qu’elle appelle «la grâce boiteuse» des gens à qui l’Ita- lie moderne n’a rien épargné. Pour le reste, elle n’en dira pas plus: «Même si on se connaît profondé- ment, chacune d’entre nous est por- teuse de son propre mystère.» Comme on dit là-bas: «Nell’amore un silenzio vale più di un discorso.» On retrouvera Alba dès jeudi à la Quinzaine des Réalisateurs dans Troppa Grazia de Gianni Zanasi, où elle incarne une géomètre en plein cas de conscience. La terre ita- lienne, encore une fois. HEUREUX COMME LAZZARO d’Alice Rohrwacher avec Alba Rohrwacher, Sergi Lopez (Compétition).

BLACKKKLANSMAN de Spike lee avec Adam Driver, John David Washington (Compétition).

2 - MERCREDI 16.05.2018

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