FNH N° 1225

ECONOMIE

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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 12 FÉVRIER 2026

Défaillances d’entreprises «Un signal encourageant, mais pas encore un retournement structurel»

F. N. H. : Dispose-t-on déjà d’indicateurs chiffrés per- mettant d’évaluer l’impact de la loi n°69-21 sur les délais de paiement et la trésorerie des entreprises ? Dr M. B. : Oui, même si nous restons sur des indicateurs inter- médiaires, les premiers chiffres disponibles permettent de déga- ger plusieurs tendances signifi- catives. D’abord, sur le plan des compor- tements de paiement, les don- nées issues des déclarations obli- gatoires montrent une réduction progressive des délais moyens, estimée entre 10 et 15 jours dans plusieurs secteurs structurés, notamment l’industrie, les ser- vices aux entreprises et certaines branches du BTP. Cette amélio- ration est particulièrement visible chez les grandes entreprises et les donneurs d’ordre institution- nels. Ensuite, en matière de confor- mité, plusieurs milliers d’entre- prises sont désormais intégrées dans le dispositif déclaratif. Les montants de factures déclarées en retard se chiffrent en dizaines de milliards de dirhams, ce qui illustre à la fois l’ampleur histo- rique du problème et le fait que la loi a permis de rendre visibles des pratiques auparavant infor- melles ou tolérées. Sur le volet sanctions, les pre- mières vagues de pénalités finan- cières ont généré des recettes non négligeables pour le Trésor, ce qui traduit un changement concret : le retard de paiement n’est plus neutre économique- ment. Pour beaucoup d’entre- prises, le coût du retard com- mence à dépasser le coût d’un financement bancaire de court terme, ce qui modifie les arbi- trages financiers. Enfin, concernant la trésorerie des PME et des TPE, l’impact est plus progressif mais réel. Les remontées du terrain indiquent une amélioration de la visibilité sur les flux de trésorerie, une réduction du recours au crédit inter-entreprises informel et, dans certains cas, une baisse du besoin en financement de court terme. Toutefois, cet effet reste

Après plus d’une décennie de hausse quasi continue, les défaillances d’entreprises au Maroc enregistrent en 2025 un léger recul de 3,3%. Une inflexion qui traduit une accalmie conjoncturelle, sans effacer les fragilités structurelles du tissu productif. Entretien avec Dr Mohammed Benchekroun, économiste et professeur universitaire.

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Après dix années de hausse quasi continue (hors période Covid), le Maroc enregistre en 2025 une légère baisse des défaillances d’entre- prises (-3,3%). Comment expliquez-vous ce premier infléchissement et quels en sont les facteurs principaux ? Dr Mohammed Benchekroun: Ce premier infléchissement est avant tout le résultat d’un effet de cycle, après une longue phase de hausse qui a culminé entre 2023 et 2024. Pendant plusieurs années, les entreprises maro- caines, en particulier les TPME, ont subi une accumulation de chocs successifs tels que la crise sanitaire, tensions inflationnistes,

hausse des coûts de finance- ment, perturbations des chaînes d’approvisionnement et durcis- sement des conditions de paie- ment. En 2025, nous observons un début de normalisation, même si elle reste fragile. D’une part, les entreprises les plus vulnérables ont déjà quitté le marché au cours des années précédentes, ce qui crée mécaniquement un effet de base. D’autre part, celles qui sont restées ont, pour beau- coup, engagé des ajustements profonds : rationalisation des coûts, meilleure gestion de la trésorerie, révision des modèles économiques et, dans certains cas, repositionnement straté- gique. Il faut également souligner l’amé- lioration progressive du contexte

macroéconomique. La reprise de la croissance, la relance de l’in- vestissement public, notamment dans les infrastructures, ainsi qu’un environnement monétaire un peu moins contraignant ont contribué à desserrer l’étau finan- cier sur les entreprises. Cela dit, il ne s’agit pas encore d’un retournement structurel. Cette baisse de 3,3% doit être interprétée comme un signal encourageant, mais non comme une sortie définitive de la zone de risque. Les niveaux de défaillances restent élevés et la consolidation de cette tendance dépendra for- tement de la capacité à soutenir durablement les TPME, à amé- liorer les délais de paiement et à renforcer l’accès au financement productif.

Après plusieurs années de chocs successifs, le tissu productif marocain amorce une phase de stabilisation, sans pour autant être à l’abri de nouvelles tensions.

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