NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise
La méthodologie opérationnelle est celle de l' Economics of Mutuality (Roche & Jakub, développée avec le Lab EoM et des grandes entreprises depuis 15 ans). Son renversement : au lieu de placer l'entreprise au centre, on place le problème à résoudre (meaningful challenge) au centre — l'entreprise devient une partie prenante parmi d'autres. On conçoit des interventions qui améliorent le problème de manière mesurable et rentable. C'est cette double condition — impact mesurable + rentabilité — qui définit la mutual value . Le Mutual P&L reclassifie les investissements qui construisent du capital humain ou social (formations, partenariats de filière) en les sortant des coûts opérationnels pour les traiter en investissements. En interne, les managers ne sont plus pénalisés pour des dépenses qui créent de la valeur dans l'écosystème. 7.7. La boucle vertueuse : plus on vend, plus on régénère La thèse est une proposition économique testable : dans un modèle régénératif correctement conçu, la croissance des ventes est positivement corrélée à la croissance des impacts contributifs simultanément. Boucle en cinq étapes : Pratiques régénératives → Produits à survaleur → Performance financière durable → Prospérité du territoire → Renforcement des pratiques. Les Lauriers documentent des manifestations concrètes. Le cas Mars Petcare / Royal Canin (Lab EoM, présentation Yassine Asie) illustre la boucle sur le vivant animal et humain : programme de formation dans 600 cliniques vétérinaires — le soin des animaux et la vitalité des vétérinaires sont le capital vivant renforcé. Investissement 250K€. Résultats : +2M€ ventes Mars (×8 ROI), +5M€ rentabilité cumulée cliniques, –40% départs volontaires. Les trois capitaux progressent ensemble : le vivant animal est mieux soigné (capital naturel), les vétérinaires tiennent dans la durée (capital humain/social), les ventes suivent (capital économique). Le profit se retrouve dans le P&L classique mais le lien investissements dans le soin du vivant → surperformance financière n'est pas formalisé comptablement. Le cas C'est qui le patron ?! / LSDH (La Laiterie de Saint-Denis-de-l'Hôtel) illustre la boucle sur le capital agricole et territorial. 410 fermes collectées, 90 millions de litres sous cahier des charges équitable, prix producteur certifié 540 €/1 000 litres contre 480 € en conventionnel (+12,5 %), contrats tripartites, alimentation sans OGM, pâturage minimum 120 jours. La laiterie a repris 50 exploitations Lactalis en 2024 — preuve que le modèle attire. Ici la boucle est lisible : des pratiques exigeantes (pâturage, sans OGM) produisent un lait différencié → le consommateur paye le premium de transparence → le prix producteur sécurisé stabilise les exploitations → la filière se renforce et attire de nouveaux entrants. Mais là encore, le lien pratiques → surperformance financière de la laiterie n'est pas formalisé — la preuve reste narrative, pas comptable. Condition : la boucle ne fonctionne que si la finalité reste la capacité du vivant, pas la marge. Le business model régénératif n'est pas un hack de croissance déguisé en écologie — c'est une architecture économique où la prospérité découle de la vitalité. 7.8. Ce qui reste à construire : le profil cashflow Le nouveau groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » propose de combler cette lacune. La preuve à construire : un profil cashflow lié aux pratiques régénératives . Trois questions : (1) Coût de transition amorti en combien de temps ? (2) Différentiel de marge positif ? (3) Valeur des externalités positives rendue visible au bilan ? La difficulté est que deux logiques coexistent sans se rejoindre. La surperformance : l'agriculture régénérative produit des produits qui se vendent mieux — qualité, différenciation, premium. Laines Paysannes vend sa laine ×20 le prix conventionnel ; les fromages AOP Roquefort bio captent une survaleur gustative liée aux plantes broutées en plein air. Le dérisquage : les races rustiques ne tombent pas malades, les filières solidaires résistent aux chocs, les exploitations diversifiées survivent aux crises. Les deux sont vrais. Mais personne ne les sépare ni ne les documente — et un financier a besoin de savoir quelle part du rendement est attribuable à chaque mécanisme pour calibrer son investissement. L'enjeu dépasse la comptabilité. Comme posé en section 1.5, la régénération est un concept essentiellement contesté (Gallie, 1956) exposé au risque d'obsolescence par absorption (Acquier, 2024). Le Capacity Score a répondu au premier défi : rendre le concept mesurable malgré la contestation (section 5). Le profil cashflow doit répondre au second : rendre le concept économiquement crédible . La démonstration économique n'est pas un complément — c'est la condition de survie du paradigme. Le mur comptable. Les comptabilités socio-environnementales existantes ne résolvent pas le problème. CARE (Rambaud & Richard, CERCES) comptabilise les coûts de préservation — mais ne peut pas valoriser la survaleur d'un produit régénératif : il chiffre un coût de transition, pas un surcroît de marge. LIFTS (Gibassier et al., Audencia 2025) traite le capital naturel comme un stock et le capital social comme une dette — mais sépare intellectuellement le monde de la nature (unités physiques, logique de préservation) et le monde de l'économie (euros, production). Ni l'un ni l'autre n'entre dans la logique qui fonde le régénératif : accepter que développer du service écosystémique est à la fois une proposition de valeur dans les produits et une source de valeurs communes qui doivent intégrer une économie. Le Mutual P&L (Economics of Mutuality) fonctionne en interne mais se heurte au même mur dès qu'on passe au reporting financier officiel : les normes IFRS ne permettent pas de valoriser les externalités positives — alors que l'exception IFRS 6 permet aux industries extractives de reconnaître des réserves non exploitées comme des actifs. L'asymétrie est structurelle. L'alpha régénératif. Côté finance, l'écosystème des fonds à impact en France est structuré (Phitrust, Mirova, Demeter, LITA.co, BlueBees, France Active). Mais leur discours d'investissement repose sur le dérisquage ou l'impact intentionnel — jamais sur le lien entre pratiques régénératives et performance financière. Aucun modèle financier ne valorise l' alpha régénératif : la surperformance attribuable au développement du capital naturel et social. Les fonds financent de l'impact malgré le risque. Personne ne finance de l'impact parce que ça rapporte. C'est exactement la preuve que l'évaluation terrain vise à produire.
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