ECONOMIE
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FINANCES NEWS HEBDO VENDREDI 27 FÉVRIER 2026
Libéralisation des pharmacies «L’ouverture du capital peut modifier en profondeur l’équilibre du secteur officinal»
médicaments ne sont pas des biens de consommation ordi- naires; leur distribution doit être encadrée par des profession- nels indépendants et l’État peut considérer que seuls des phar- maciens soumis à des règles déontologiques strictes peuvent garantir la sécurité du patient. La Cour refuse ainsi la libé- ralisation totale, estimant que l’entrée de capitaux non phar- maciens peut engendrer des risques structurels : pression commerciale sur les décisions de dispensation, priorité don- née à la rentabilité au détriment de la santé publique, concentra- tion entre les mains de groupes financiers, perte d’indépen- dance clinique du pharmacien et déséquilibres territoriaux, les investisseurs privilégiant les zones les plus rentables. En conséquence, la CJUE per- met aux États d’interdire totale- ment l’ouverture du capital aux non-pharmaciens, de réserver l’exploitation des pharmacies aux seuls pharmaciens, de limi- ter le nombre d’officines par titulaire et d’encadrer stricte- ment les pratiques commer- ciales. Elle laisse ainsi une large marge de manœuvre aux États pour protéger leur modèle officinal, considérant qu’ils sont mieux placés que les investisseurs pour évaluer les risques et pré- server la santé publique. Notre pays devrait s’inspirer de cette décision, compte tenu du rôle central joué par les phar- maciens auprès des patients, malgré la situation économique défavorable que traverse le sec- teur officinal. Cette décision est d’ailleurs fréquemment citée dans les débats marocains pour trois rai- sons principales : • Primo, elle reconnaît officiel- lement que la pharmacie n’est pas un commerce comme un autre. • Deuxio, elle légitime les modèles fondés sur la proximité, l’indépendance professionnelle et la responsabilité clinique. • Tertio, elle démontre que la libéralisation peut être refu-
Alors que l’ouverture du capital des pharmacies suscite de vives discussions, Abdelmadjid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique, analyste des marchés et membre de la Société marocaine de l’économie des produits de santé, met en garde contre les effets d’une libéralisation du secteur officinal. Selon lui, l’arrivée d’investisseurs non pharmaciens pourrait affaiblir les officines indépendantes et transformer progressivement la pharmacie de proximité en activité dominée par des logiques financières, avec des implications directes pour l’accès aux soins et la qualité du service rendu aux patients.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
propres chaînes de pharmacies. Celles-ci pourraient progressi- vement écraser la grande majo- rité des officines, en particulier les plus fragiles. Le projet soumis au Conseil de la concurrence, au lieu de consolider la libre concurrence dans le secteur officinal, risque- rait au contraire de favoriser des concentrations, susceptibles d’aboutir à des situations quasi monopolistiques. La décision de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), rendue le 19 mai 2009 sur l’ou- verture du capital des pharma- cies, constitue un arrêt majeur qui fait encore aujourd’hui réfé- rence dans les débats sur la libéralisation du secteur offici- nal. Elle concernait deux affaires (Allemagne - Sarre - et Italie), dans lesquelles des investis- seurs non pharmaciens contes-
taient l’interdiction de détenir ou d’exploiter une pharmacie. L’arrêt de la CJUE est clair. Ainsi, les États membres peuvent légalement interdire l’ouver- ture du capital des pharmacies aux non-pharmaciens, même si cette interdiction constitue une restriction à la liberté d’établis- sement et à la libre circulation des capitaux. Le fondement de cette décision est que la santé publique prime sur la liberté économique. La CJUE reconnaît que l’inter- diction faite aux non-pharma- ciens d’exploiter ou de détenir une pharmacie constitue une restriction économique, mais elle la juge justifiée par un objec- tif supérieur : celui de garantir un approvisionnement en médi- caments sûr, indépendant et de qualité pour la population. Elle affirme notamment que les
Finances News Hebdo : L’ouverture du capital des pharmacies risque-t-elle de transférer le contrôle du marché à des groupes financiers ou à des acteurs de la distribution, au détri- ment des pharmaciens indépendants ? Abdelmajid Belaïche : L’ouverture du capital des pharmacies peut effectivement modifier en profondeur l’équi- libre du secteur pharmaceu- tique, notamment officinal. Le principal risque réside dans une prise de contrôle du marché par de puissants groupes financiers visant à mettre en place leurs
L’entrée d’investisseurs non officinaux peut créer un risque de «pharmacie marchande» et de concentrations horizontales et verticales.
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