FNH N° 1227

ECONOMIE

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FINANCES NEWS HEBDO VENDREDI 27 FÉVRIER 2026

sée pour des raisons de santé publique, même dans un espace économique très libéral. Cette jurisprudence est ainsi invoquée pour montrer que pré- server un modèle officinal indé- pendant est compatible avec une économie ouverte, et que la protection du patient peut justifier des restrictions fortes.. F. N. H. : L’entrée d’inves- tisseurs non-pharmaciens peut-elle compromettre l’indépendance du phar- macien et affecter la qua- lité du service offert au patient ? A. B. : Effectivement, l’entrée d’investisseurs non pharma- ciens, souvent qualifiés de «Moul chkara», peut créer un risque de transformation des pharmacies en structures pure- ment marchandes, en lieu et place des pharmacies dites, à juste titre, de proximité. Ces pharmacies indépen- dantes ont développé, au fil des années et des décennies, une véritable relation de proxi- mité et un espace d’écoute. Les patients ne s’y rendent pas seulement pour chercher leurs médicaments, mais aussi pour demander conseil et se confier. Dans ce cadre, le pharmacien consacre beaucoup de temps, sans être rémunéré pour ce temps ni pour ces services. Sa seule rémunération demeure sa marge commerciale, laquelle connaît d’ailleurs une érosion continue à la suite des baisses successives de prix. Pour illustrer l’un des services rendus, je citerai une expé- rience personnelle vécue avec mon pharmacien. Il y a quelques années, on m’a diagnostiqué une hypothyroïdie. Mon méde- cin m’a naturellement prescrit le seul médicament disponible à l’époque, le Levothyrox, au dosage le plus faible, 25 mg. Malheureusement, ce médica- ment a connu d’importantes pénuries et était pratiquement introuvable. Mon pharmacien a remué ciel et terre pour me trouver une première boîte, puis une seconde, jusqu’au rétablis-

 L’entrée de grossistes- répartiteurs dans le capital des officines peut orienter les achats vers leurs propres circuits au détriment des autres.

sement de l’approvisionnement. Pour rappel, le prix de ce médi- cament était de 6,30 dirhams. La marge brute du pharmacien n’excédait pas 2,14 dirhams et sa marge nette se situait entre 8 et 10%, soit environ 0,50 à 0,63 dirham. Cette faible marge ne l’a pourtant pas empêché de multiplier les démarches pour me procurer ma boîte de Levothyrox. J’ai vécu la même situation avec le vaccin contre la grippe lors d’une période de rupture, ainsi qu’avec la vitamine C et le zinc durant la crise de la Covid. Pourtant, je suis un patient lambda, mon pharmacien est un pharmacien lambda, et mon expérience est partagée par des millions de patients auprès des 14.000 pharmaciens d’officine. Mieux encore, les pharmaciens accordent des crédits de fin de mois à une clientèle com- posée de petits salariés ou de retraités à faible pension. Ces crédits sont remboursés soit en fin de mois, soit après rem- boursement par l’AMO. Ils sont accordés aux risques et périls du pharmacien. Il est clair que si, demain, ces pharmacies indépendantes de proximité étaient remplacées par des chaînes contrôlées par de puissants groupes finan- ciers, nous aurions affaire à des pharmaciens salariés contraints de réaliser des objectifs com-

merciaux. Ils pourraient être amenés à privilégier les ordon- nances les plus importantes en valeur et à orienter le conseil vers des produits plus coûteux, notamment des compléments alimentaires ou des dispositifs médicaux. Face à une rupture de stock, la réponse risquerait de se limiter à : «Désolé, indis- ponible». Quant au crédit pour les clients, il ne serait plus envi- sageable, soit vous disposez de liquidités, soit vous utilisez votre carte bancaire. Ainsi, dans un système d’ouver- ture du capital des pharmacies, avec pour corollaire la création de chaînes appartenant à de puissants groupes financiers, le patient n’aurait rien à gagner et beaucoup à perdre en termes de qualité de service, de dispo- nibilité et de proximité. Pour le pharmacien, deux options seulement se présen- teraient : devenir salarié au sein d’une chaîne ou demeurer phar- macien indépendant. Dans le premier cas, il perdrait toute maîtrise des décisions straté- giques de l’officine (choix des gammes, marges, partenariats, promotions) et de certaines

orientations de dispensation. Dans le second cas, il s’expo- serait au risque de faillite face à la concurrence accrue des oligopoles. F. N. H. : La libéralisa- tion du capital pourrait favoriser l’émergence de chaînes et une intégra- tion verticale du secteur. Existe-t-il, selon vous, un risque réel de concentra- tion excessive ou d’oligo- pole dans le marché du médicament au Maroc ? A. B. : L’entrée d’investisseurs non officinaux peut créer un risque de «pharmacie mar- chande» et de concentrations, non seulement horizontales mais aussi verticales. Dans un contexte où l’AMO se généra- lise à l’ensemble des Marocains, générant des flux financiers de plus en plus importants, la question qui se pose est la sui- vante : le pharmacien restera- t-il un professionnel de santé indépendant, ou deviendra-t-il un simple opérateur commercial soumis à des logiques capitalis- tiques ? La détention du capital d’une officine par un investisseur extérieur comporte des risques indiscutables pour l’indépen- dance du pharmacien et la perte de son autonomie. Dans ce cadre, le pharmacien perd le contrôle sur les décisions straté-

Le Conseil de la concurrence devra trancher sur un dossier basé sur un modèle économique favorisant concentrations et oligopoles.

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