Grazia Daily Cannes 2018 J-4

DA I LY CANNES

D I M 13 mai

DOWN Tetou, l’institution cannoise − ouverte en 1918 par Ernest Cirio − qui a fait découvrir sa légendaire bouillabaisse à Picasso, Orson Welles et Angelina Jolie, tire le rideau, victime des arrêtés municipaux concernant les terrasses de restaurants de plage. SOUPE À LA GRIMACE A quelques kilomètres du tapis rouge, Visions sociales, le off ultime de Cannes, s’est ouvert samedi. Ce contre-festival projette des docus engagés en accès libre, au domaine d’Agecroft, à Mandelieu-la- Napoule. Le réalisateur Nicolas Philibert est le parrain de l’édition 2018. Vedette du film Arctic, un survival tourné par –70 °C dans l’immensité polaire, le plus que jamais granitique Mads Mikkelsen a relativisé la difficulté d’un tel challenge: «Quand il fait aussi froid, on oublie le superflu, et jouer devient au contraire essentiel.» UP ICE COOL MADS CONTRE-SOIRÉE

Cannes sans dormir JOUR 4 Par Philippe AZOURY C omment ça va?», demandait Olivier, alors que nous descendions la rue Clemenceau, en direc- tion du port, dans le bleu matinal qui mène au Palais. Incontestablement, la diffraction commençait à se faire sentir, et le samedi promettait d’être psychédé- lique. Après six jours sans dormir ou presque, des cycles de 18 minutes par-ci par-là, le son commençait à se dissocier gaiement de l’image. Il vivait sa vie de son, un coup à gauche, un coup à droite, s’interrompant par intermittence pour laisser place à de grands blancs qui, dans nos yeux trop écarquillés, passaient plutôt pour des trous noirs. Après quoi, c’était une déflagra- tion d’idées, filant bien trop vite pour qu’on puisse les attraper. Dans les meilleurs moments, on flottait. Le corps de celui qui n’a pas dormi depuis des jours fait (le saviez-vous?) le grand écart permanent entre le calme nocturne du silence insomniaque et son ennemi juré, le bourdonnement diurne, intérieur d’un cerveau déréglé et en passe de devenir maboule − mais heu- reux de l’être. L’ensemble ressemble parfois à l’extase, et à d’autres moments à ce que doit être, on l’imagine, un grand et sale voyage dans le K-hole de la kétamine. Bref, tout ça commençait à devenir, heuuu, intéressant. Et surtout, question préparation physique, après une semaine à Cannes, on était quelques-uns à être «a tem- pura». Des rats de laboratoire enfin prêts pour LA grande expérience: la séance de 8h30, dans l’immense auditorium Lumière, du nouveau Godard, Le Livre d’image. Le Festival pensait à nous en le programmant aux aurores. On allait enfin s’amuser, physiquement. Alors, cher Festival, sache que ça a été mieux encore: un bombardement par implosion, un feu d’artifice tiré sur des cinéphiles consentants, pris dans un voyage à la 2001. Des critiques devenus à leur tour des citations détournées par JLG. On en a même vu se perdre pour de bon dans le vortex godardien. On pense à celui-ci (nom effacé par référé judiciaire) qui, vers midi, en plein mistralou, se présentait à nous comme une «su- perposition de lignes mélodiques». Paix à son cerveau.

la dernière phrase du film est aussi la dernière ligne du livre, ce n’est pas seulement parce que les films sont des livres d’images, et les livres des films de mots. C’est parce que la révolution! Godard n’a pas peur des images, n’ayons pas peur des mots: Le livre d’image est un effrayant chef-d’œuvre. Il ne se raconte pas selon son pitch, introuvable, ou son scénario, torrentiel. Il peut se raconter avec un langage de signes, que l’on ferait avec les mains, car c’est par là que tout commence: il faut apprendre à penser avec les mains, nous conseille le prologue, et l’on verra pourquoi. UNE ROUTE AUTOUR DU MONDE ET DU CINÉMA Le film a un objectif que l’on peut tranquillement qualifier de politique, un horizon cartographié dès le début : il va nous amener dans le monde arabe, où Godard a tourné (Tunisie) les seules scènes neuves, récentes, de ce Livre d’image, et qui sont toutes placées dans le dernier volet du film. Le reste est montage: d’archives, d’extraits de films ou de scènes anciennes de Godard lui- même. Avant d’accoster en Arabie, il y a donc tout un voyage. Comme toujours, la route de Godard n’est qu’une proposition, pas une sommation. S’il était orientaliste, il nous ferait un cours au Collège de France, s’il était ambassadeur, il parlerait à l’ONU, et s’il était Delacroix, il nous montrerait ses pastels marocains. Mais le capitaine

Notre film du jour Le Livre d’image

Attendu comme le messie, glaçant et brûlé de partout, doux comme jamais, Le Livre d’image de Godard en guerre nous révolutionne, une fois encore. Par Olivier SÉGURET

Le dernier filmde Jean-LucGodard, Le Livre d’image, finit (presque) exactement comme Qui a tué mon père, le livre d’Edouard Louis. «Il doit y avoir une révolution», conclut l’un; «Il faudrait une bonne révolu- tion», achève l’autre. Quand on aime ces deux-là, il est beau et même très émouvant de les voir se rejoindre, par-delà les quelque soixante ans qui les séparent, dans cette aspiration insurrectionnelle, intacte pour l’un comme pour l’autre, même si c’est selon des biologies différentes. C’est beau et c’est aussi terrible, troublant, exaltant, inquiétant. Il doit y avoir une révolution/Il faudrait une bonne révolution. Si

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Nos coverstars #4: Stacy Martin en Louis Vuitton et Tahar Rahim en Sandro. Double je(u).

DIMANCHE 13.05.2018 - 1

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