FNH N° 1141

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JEUDI 22 FÉVRIER 2024 / FINANCES NEWS HEBDO

CULTURE

œuvres ont la force d’un no- madisme franchissant toute frontière, au carrefour entre l’Orient et l’Occident. En effet, ses galaxies, ses constellations s’ouvrent à d’autres lectures, perçant la neutralité initiale afin de rejoindre le soupçon d’une lec- ture du monde en mesure de saisir l’optimisme de la raison et les labyrinthes de la vie. Chez Fathiya Tahiri, il est vident, autant dans ces tra- vaux rcents qu’au dbut, entre peinture et sculpture, ce qui prime, ce qui pr domine, ce qui tient toute la place, c’est la gen se. Celle-ci est consid - r e par l’artiste comme tant plus importante, primordiale plus d’un gard puisqu’elle pr side ce qui sera, ce qui n’est encore qu’un projet, une id e naissante. Oui, la gen se est ici plus lourde de sens que la cr ation elle- même. Ainsi, le devenir, ce qui finit toujours par arriver, dans un lan de fuite d passant la fois l’espace et le temps dans son acception standardise, est au-del de l’être. Elle le d passe. Et dans ce d passe- ment, elle l’ l ve vers d’autres hauteurs. L’immense Novalis avait une formule pr cise pour dcrire cet tat des choses dans leur rapport intime l’ex- pression qui mane de l’âme: la «natura naturans». Ce qui veut dire, en des termes plus simples, c’est que la peinture

le rsultat d’une succession de strates, de ratures, de creusements, pour donner corps ce qui reste inache- v. L’artiste elle-même nous dfinit sa dmarche sculp- turale : «Tout d’abord une revelation complete de l’œuvre et ensuite une reflexion pour sa realisation. Un choix des materiaux s’impose, une tech- nique elaboree et beaucoup de travail sont necessaires a chaque œuvre. Je dirais que c’est bâtir. Mes sculptures sont des flashs dans mes nuits blanches, ces flashs se presentent a moi comme une evidence, comme la solution d’une equation mathematique. Ce n’est qu’une fois resolue que je me demande pourquoi je ne l’ai pas identifiee plus tô t. Alors, c’est peut-être ça mes sculptures : une evidence» . L’ vidence de l’angoisse qui ne se taira jamais, parce que sa voix nous aide cr er, façon- ner des mondes et en d trui- sant les anciens. L’vidence de ce dsir d’inscrire sa vie dans ce devenir qui nous pr - c de toujours. On le suit. Il luit comme une lanterne, toujours avec des pans d’avance, mais qui claire un chemin au milieu des tnbres. On le sait, «la conscience est en réalité une conscience de conscience, car pour tre conscience du monde, la conscience doit aussi tre conscience d’elle- m me» . Fathiya Tahiri, travers une œuvre dense et complexe, a su faire de cette conscience une inconscience aussi pour que la libert puisse trouver un terrain ouvrir : «Je cree, je meurs, je ressuscite par amour, je cree, je meurs et je ressuscite encore et encore et toujours par amour. Je fais des cauche- mars, je hurle et je sais que je suis vivante. Je peins et je sais que je suis vivante. Je sculpte et je sais que je suis libre. Libre comme le jour où je suis nee» , conclut l’artiste. ◆

et sa rythmique, la couleur et son impact sur les formes, la lumire et son flux sinusoï- dal, sont l’essence vitale de ce que l’on nomme commu- n ment cr ation artistique ou expression artistique. C’est ce point de jonction, qui est si vanescent que l’on rencontre le germe de la vie qui s’en- gendre elle-même. Encore une fois, Jackson Pollock touche du doigt la gravit de ce qui cr e ce lien entre la vie comme graine et la vie comme rendu d’une pens e : «Chaque forme, chaque espace qui n’a pas la pulsion de la chair et des os, la vulnérabilité au plaisir et à la douleur n’est rien. Toute pein- ture qui ne témoigne pas du souffle de la vie ne m’intéresse pas» . Et celle que nous offre Fathiya Tahiri est de celles qui sont un chant de vie, non dans un climat serein, comme dans

une steppe calme ou la couleur dploie sa force. Non, nous sommes dans des territoires d’angoisse. Un canyon avec des valles ravages par le flux d’une eau en d luge. Cette peinture est volcanique, habi- t e par le d mon, par l’esprit dmiurgique qui veut tout prix recr er le monde ad infi- nitum. Comme Pollock, Fathiya Tahiri peut faire sienne cette phrase : «A ceux qui pensent que mes peintures sont sereines, j’aime- rais dire que j’ai emprisonné la violence la plus absolue dans chaque centimètre carré de leur surface». Cette violence prend un sens particulier avec la sculpture. Chez Fathiya Tahiri, les formes sont complexes et souvent

Je peins et je sais que je suis vivante. Je sculpte et je sais que je suis libre. Libre comme le jour où je suis né e».

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