Grazia Daily Cannes Jour 8

G R A Z I A DA I LY C A N N E S 8

d’une égalité de représentation.» Si faire un filmpolitique n’est pas son but premier quand elle accepte un projet, Laura Harrier est fière que ce film de Spike Lee questionne l’Amérique de Trump et s’ancre dans une époque où il est impor- tant de s’engager. Originaire de Chicago, c’est à New York qu’elle étudie l’art dramatique, et dé- croche un rôle dans la série de Steve McQueen, Codes of Con­ duct. Le pilote ne sera pas retenu par HBO, mais cela la conforte dans son choix de carrière. Fan de Viola Davis, elle rêve de travailler avec Ava DuVernay, Paul Thomas Anderson ou Gus Van Sant, des figures engagées du cinéma améri- cain. «L’art est une forme de protes­ tation qui a du sens aujourd’hui.» BLACKkKLANSMAN de Spike Lee. Avec aussi John David Washington, Adam Driver, Topher Grace… (Compétition). évocation lacrymogène ni une re- constitution d’antiquaire fo-folle. Un jeune documentariste, Gau- thier, entreprend un reportage sur Guy Jamet à l’occasion d’une énième tournée d’adieux. Gau- thier est préposé au point de vue dominant, puisque c’est lui qui tient la caméra du film, décide du cadre et de la durée des nom- breux entretiens-confessions avec le chanteur. Mais la fausse per- sonne gagne ses galons de vrai personnage quand on apprend sous forme de minifilm de famille incrusté, qu’il pourrait être le fils caché de Guy (intrigue qui heureusement ne sera jamais dénouée). Alors quoi qu’est-ce? Alex Lutz pour qualifier son film parle de mockufiction et de mockumentaire. C’est-à-dire un genre impur où tout est plausible à force d’être fake. Guy sonne faux et juste à tout instant surtout quand il se déguise en reportage dans le backstage des salles de province ou lorsqu’il croque le portrait de l’attachée de presse nounou «depuis plus de trente ans» (Nicole Calfan, démente!). Tout aussi saisissant de réalisme inventé, une fan collante, citation physique de Marine Le Pen qui, du même geste, tartine Guy de son admiration tout en pestant contre une chanteuse pas de chez nous. L’incertitude est telle que lorsque surgissent le vrai Julien Clerc et l’authentique Dani (love!), on dirait des sosies. Quant à Alex Lutz qui réalise mais joue aussi le rôle-titre, son masque de vieillesse libertaire («Qu’est-ce que vous foutez, les jeunes!») est sans conteste le trouble le plus réjouissant du film. GUY d’Alex Lutz, avec aussi Tom Dingler, Pascale Arbillot (Semaine de la critique).

Critique Les malheurs de Sofia Sofia, premier film de la Marocaine Meryem Benm’Barek, oublie de tourner le dos à son scénario. Par Philippe AZOURY Que peut-on espérer de mieux quand on voit arriver un «film-à- sujet »? Qu’il soit toujours autre chose que l’exploitation de son «problème». Qu’il soit un film. Qu’il tourne le dos à sa question à un moment ou un autre, pour fabriquer quelque chose qui n’appartiendrait qu’à lui. Qu’il s’évade quand ça sent trop le carcan, le didactisme, l’explica- tion, la résolution et tous ces trucs bidons qu’on apprend en école de scénario. On a cherché ce moment dans Sofia, le premier long métrage de la jeune réalisa- trice marocaine Meryem Benm’Barek, et on n’est pas cer- tain de l’avoir trouvé. Ce serait un plan, juste un plan, sur Sofia, à quelques minutes de la fin. Soit juste au moment où son entou- rage commence à comprendre qu’elle a menti à tout le monde, fabriqué des solutions absurdes, mis les uns et les autres dans un merdier sans nom, à la fois pour ne pas s’avouer la vérité (elle a été violée), protéger les intérêts de sa famille (qui rêve de faire des affaires, de prendre l’ascenseur social) et en même temps pour tous les mettre en danger, parce qu’ils le méritent bien, avec leurs règles hypocrites faites pour ne pas vous aider à vivre. Sofia n’est pas folle, elle sait très bien ce qu’elle fait: elle rajoute de la violence là où un salaud lui a imposé sa violence. Alors, à ce moment précis où quelque chose de la vérité éclate, Sofia tourne la tête, on ne voit plus que ses cheveux et ses lèvres qui trem­ blent, et ce moment, fier, qui ne s’excuse pas, sauve le film du trop de didactisme qui était en train de le plomber. Pour le reste, on aurait tellement voulu que Sofia ne soit pas qu’un prénom accolé sur un sujet. On sort du film en se disant qu’on aurait aimé la connaître. Car Sofia est la grande inconnue de Sofia . Sofia est le seul élément du film que le scénario ne raconte pas, que la caméra ne raconte pas. Parce qu’elle est inexplicable? Sûrement. Et quand Sofia s’em- pare du film (preuve que sa cinéaste en avait conscience), il est presque trop tard.

Critique

La Semaine de la critique a trouvé le film de clôture qu’il nous fallait : le poilant Guy d’Alex Lutz, qu’on ne présente plus. Un film transformiste. Par Gérard LEFORT FIAT LUTZ

C’est un film qui nous encourage à devenir ce qu’on est: méchants avec les cons (et, faites excuse, souvent drôles), bienveillants avec les gens (jusqu’au gênant, plus souvent qu’à notre tour). Guy, deuxième film d’Alex Lutz, slalome lui aussi entre le piquet de l’humour fou et celui du mamour dingue. Mais quand il cesse (assez vite) de tortiller autour de ces deux pôles, il fonce tout schuss, hors piste et rien ne peut plus l’arrêter jusqu’à sa ligne d’arrivée. Guy est le prénom aujourd’hui désuet d’un chanteur populaire passé de mode et vieillissant. Jamet est son nom. Guy pour Guy, on songe fatalement à Guy Lux, moghul de la télé-variété française des années 60-70. Quant

à Jamet… Comme Dominique Jamet? (mais si! le gros monsieur qui sous moult pseudos écrivait les 3/4 du Quotidien de Paris). Ou, plus excitant, Jamet comme «n’avoue jamais, jamais, que tu aimes» de Guy Mardel. Tiens, un autre Guy. Alex Lutz joue sur le velours usé de ce bien commun franco-français. Au physique, Guy Jamet est un mélange optique de Joe Dassin, Herbert Léonard et surtout, la faute à sa blondeur peroxydée, de Patriiiiiiiick Juvet. Mais pas Claude François qui, à la volée, se prend une avoinée: «Per­ sonne ne lui a jamais dit qu’il chantait avec le nez?» A l’oral, Guy Jamet, c’est plutôt le franc- parler de Gainsbourg squatté par la gouaille de Line Renaud. Bref,

Qui êtes-vous? Laura Harrier on s’y reconnaît plus ou moins, à défaut de complètement s’identi- fier. Mais sur ce fond de «patri- moine», Alex Lutz trafique un film qui contrarie la nostalgie hideuse sans sombrer dans un ricanement encore plus glauque. Guy est un film travesti: sous la flamboyance hilarante, la solitude du mélancolique de fond. Axel Lutz sait de quoi il parle quand il filme, lui qui fit les beaux soirs du Petit Journal dans la peau surma- quillée et overperruquée de la se- crétaire Catherine. Mais son récit devient réellement attachant jusqu’à piquer les yeux quand il sort les lance-flammes. Surtout pour cramer toute une veine de biopics accablants qui vont de Cloclo à Dalida . Guy n’est ni une Lorsque le seul filmque l’on ait fait est un blockbuster de superhéros ( Spider-Man: Homecoming) , on n’imagine pas, à 28 ans, être en compétition officielle à Cannes. Laura Harrier avait pourtant pres- senti que son deuxième film, BlacKkKlansman, de Spike Lee, aurait une jolie destinée. La jeune femme y incarne avec fougue (et style) Patrice, leader étudiante du mouvement des Black Panthers dans les années 70, face à John David Washington. «J’aurais dit oui à tout ce que Spike pouvait me proposer, pour avoir la chance de travailler avec lui. Ses films ont bercé mon adolescence, m’ont ou­ vert les yeux sur pas mal de choses. Ils ont le pouvoir de faire changer les mentalités. Cette histoire était importante à raconter, et on voit rarement les femmes noires repré­ sentées ainsi à l’écran: fortes, intel­ ligentes, réelles. On est encore loin

La jeune actrice originaire de Chicago délivre une performance solide dans BlacKkKlansman de Spike Lee, et s’offre sa première sélection cannoise en compétition . Par Perrine SABBAT Photo Julien MIGNOT

SOFIA de Meryem Benm’Barek, avec Lubna Azabal (Un certain regard).

2 - JEUDI 17.05.2018

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