Jean-Paul Dubreuil : Je dirais que pendant la pandémie, il y a eu des comportements du gouvernement qui ont été quand même positifs vis-à-vis du monde économique, avec la mise en place du chômage partiel et des aides sectorielles. Mais nous sommes res- tés dans le cas du traitement général, de ce qui existait. Le cas d'Air France est différent parce que l'État est en même temps actionnaire : il avait effectivement à préserver le pavillon et la taille de l'entreprise. Class & Relax Lifestyle Magazine : Avez-vous parfois l’impression qu’il y a deux poids, deux mesures, dans les aides accordées par les gouvernements ? Jean-Paul Dubreuil : Vous connaissez notre position par rapport au dossier Corsair. Nous sommes complètement sidérés de voir les aides spécifiques qui sont accordées à cette compagnie et qui ne correspondent pas à un besoin de service public, parce que le service public est déjà assuré par les compagnies aériennes en place. Il n'y a pas de raison que l’une de ces entreprises soit favo- risée par rapport aux autres. Au final, ce n'est pas parce que quel- qu'un va avancer 15 ou 20 millions qu'en contrepartie, l'État doit en perdre 200. Tout cela est complètement disproportionné. Nous avons subi des pertes colossales pendant trois années, puisqu'il y a eu les deux années Covid, puis le début de la guerre en Ukraine où l’on a subi encore, à compte courant, des pro- blèmes de prix du pétrole et en même temps liés au dollar. Heureusement pour nous, en 2023, le marché s'est réveillé : il a été capable d'accepter des hausses de prix, que toutes les com- pagnies aériennes ont été dans l’obligation d'appliquer, et on a rebasculé dans un climat favorable. L'année 2024 se traduit à nouveau par une baisse des prix : d'une part le pétrole a baissé, mais au-delà, on s'est rendu compte qu'il y avait un certain niveau où le marché n'acceptait plus les prix courants. Donc aujourd'hui, nous sommes dans un schéma de prix à la baisse : il faut que l’on s'adapte et que l’on soit capables de gagner de l'argent malgré cela. J’ai évoqué Corsair, avec Air Caraïbes : nous nous heurtons aussi à des concurrents chez French Bee, comme Norse Atlantic Airways. On a vu ce qui s'est passé avec Norwegian Airlines : les passagers ont été les dindons
de la farce, mais personne ne semble en tirer de leçons. Avec Norse, nous nous attendons au même scénario. Nous savons que nous évoluons dans un milieu où il y a toujours des épiphéno- mènes, mais nous tenons la route, nous travaillons sur le long terme, même si nous aurions préféré que cela se passe un peu différemment. Ce qui n’enlève rien à notre satisfaction d’avoir crée French Bee, qui réussit bien sur ces marchés. Class & Relax Lifestyle Magazine : Marc Rochet, vous avez créé la société Aérogestion en 1999, et vous avez longtemps été Président d’Air Caraïbes et de French Bee. Est-ce que les déci- deurs du transport aérien sont plutôt les politiques ou est-ce que c'est l'économique qui engendre son développement ? Marc Rochet : Je reste profondément convaincu que les poli- tiques ne doivent pas intervenir. C’est aux professionnels impli- qués dans l'industrie de développer des produits qui tiennent compte des performances économiques les meilleures possibles, en partant du principe que le prix du billet d'avion doit rester accessible à tout le monde. Les managers et les membres de direction des compagnies aériennes doivent, quant à eux, faire en sorte que le transport aérien soit fondamentalement sûr, mais aussi efficace, moderne, à l'écoute de ses clients, de la sen- sibilité environnementale. Il y a eu en France, depuis des décen- nies, une relation entre l'État français et la compagnie nationale, qui laisse à désirer quand même sur beaucoup de sujets. Le pre- mier d'entre eux est que, si cette relation avait été efficace, si elle avait été équilibrée, l’état défendrait notre pavillon, comme on le dit si souvent. Or, le pavillon français pour tous les vols au départ de France et, bien sûr, à l'arrivée en France, est en déclin continu. On perd 1% de parts de marché par an, depuis plus de 20 ans, au profit des compagnies étrangères. Notre pays est béni des dieux en matière de transport aérien. Il est au barycentre de l'Europe économique. Il est porteur de toute son histoire aérien- ne : il y a des personnels de très haute qualité, de très haute motivation qui sont là pour servir ces missions. Si on avait eu une politique efficace, cela se saurait. Or, ce n'est pas le cas. Maintenant, il faut regarder l’avenir. On s’en apercevra au World Connect, il y a moins d’ingérence des politiques parce qu'il n'y a moins de budgets d'État, et c’est tant mieux, tout le monde y gagnera en efficacité.
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