ECONOMIE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 9 & VENDREDI 10 AVRIL 2026
Pharmacies «L’ouverture du capital constitue une ligne rouge»
corder des facilités de paiement aux plus démunis. Transformer un professionnel de santé indépen- dant en simple salarié soumis aux logiques d’investissement et de rentabilité est incompatible avec les exigences de santé publique. D’autant plus qu'un tel projet va à l’encontre du cadre juridique national, notamment la loi 17-04 du code du médicament et de la pharmacie qui stipule l'interdic- tion de la propriété d'une officine à des non pharmaciens. On ne peut pas mettre en place des super structures basées sur les modèles scandinaves ou anglo- saxons qui, au final, se feront au détriment de la population. Une telle évolution entraînerait la dis- parition progressive du conseil gratuit, au profit d’une logique commerciale. Elle accentuerait aussi les inégalités territoriales, avec moins d’officines en zones rurales et une concentration dans les zones urbaines aisées. Le patient devra donc parcourir des distances plus importantes pour avoir accès au médicament. En somme, un modèle libéralisé ne correspond pas à la réalité sociale marocaine. Plutôt que d’ouvrir le secteur aux fonds d’investisse- ment, il serait plus pertinent d’agir en amont pour réguler l’implan- tation des officines et diversifier les débouchés des jeunes phar- maciens. F. N. H. : Globalement, com- ment jugez-vous les préco- nisations du Conseil de la concurrence ? Dr A. B. : L’ouverture du capital va finir par achever la profes- sion, notamment les petites et moyennes officines. Il est néces- saire de prendre un peu de hauteur pour mieux cerner l’enjeu global d’un tel projet. Il s’agit d’aligner le Maroc sur les standards les plus élevés de l’OMS, fondés sur un outil de Global Benchmarking
La mobilisation des pharmaciens prévue le 9 avril à Rabat cristallise un profond malaise au sein de la profession. En toile de fond, les recommandations du Conseil de la concurrence, notamment l’ouverture du capital des officines, perçue comme une menace directe pour l’équilibre du secteur et la mission sanitaire du pharmacien.
Entretien avec Dr Ali Benziane, pharmacien, poète et écrivain.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Que pensez-vous de l’appel de la Confédération des syn- dicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) à organi- ser un sit-in national le 9 avril à Rabat ? Quelles sont les motivations profondes de cette mobilisation, et quels objectifs principaux cherche-t-elle à atteindre pour défendre la profession et la santé publique ? Dr. Ali Benziane : Tout d’abord, je tiens à dire que je ne suis membre d’aucune instance représentative des pharmaciens au niveau natio- nal, je suis donc totalement libre de mes propos. Compte tenu de la gravité de la situation pour le secteur de la pharmacie d’officine au Maroc, je ne peux que soutenir le sit-in du 9 avril devant le siège du Conseil de la concurrence qui, par ses propositions et ses conclusions regroupées dans un rapport publié en décembre 2025, a déclenché la colère légitime
des pharmaciens marocains. La proposition d’ouverture du capital des pharmacies a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Depuis une dizaine d’années au moins, les titulaires d’officine sont sous pression à cause de décisions qui ne prennent pas en compte la réalité socioécono- mique du métier. Ainsi, il y a sept ans déjà, en avril 2019, la dimi- nution progressive des marges bénéficiaires liée à la politique de baisse des prix des médica- ments a entraîné une journée de grève nationale. La pandémie du Covid-19 qui a suivi a accentué la vulnérabilité du pharmacien qui n’a pas été totalement intégré au circuit sanitaire, notamment en ce qui concerne la vaccination et les tests antigéniques (contrairement aux affirmations erronées du rap- port du Conseil de la concur- rence). Si on ajoute à cela une perte toujours plus importante du monopole, avec l’ouverture anarchique de parapharmacies, la vente de complément alimen- taire dans les supermarchés et sur Internet, on comprend que la situation actuelle n’est que la continuité d’une longue succes-
sion de décisions défavorables, de réformes inabouties et de déséquilibres structurels qui, année après année, ont fragili- sé l’officine et érodé progressi- vement la place du pharmacien dans le système de santé. F. N. H. : Selon le rapport du Conseil de la concurrence, l’ouverture du capital des pharmacies pourrait attirer des investisseurs externes. Quels impacts cela pour- rait-il avoir sur l’indépen- dance et le rôle du phar- macien dans le système de santé marocain ? Dr A. B. : Le rapport prône une modernisation de l’exercice de la pharmacie en abandonnant le modèle individuel et propose d’encourager le regroupement capitalistique des officines. L’officine constitue souvent le premier recours du patient, sur- tout en milieu rural où l’accès aux soins est limité. Le pharmacien y joue un rôle social essentiel, à savoir conseiller de proximité, par- fois substitut d’un médecin deve- nu financièrement inaccessible, avec en plus la possibilité d’ac-
Plutôt que d’ouvrir le secteur aux fonds d’investissement, il serait plus pertinent d’agir en amont pour réguler l’implantation des officines et diversifier les débouchés des jeunes pharmaciens.
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