ECONOMIE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 9 & VENDREDI 10 AVRIL 2026
nération, pourtant beaucoup plus avantageux que le nôtre, et se mettent en grève. Si les phar- maciens souffrent d’un modèle économique défavorable, ils ne devraient pas être contraints de choisir entre deux impasses. Au Maroc, près de 4.000 officines seraient aujourd’hui menacées de faillite, et l’ouverture du capital ne constitue en rien une solution sal- vatrice. Une alternative pertinente résiderait dans la mise en place de groupements de pharmacies, capables de générer des éco- nomies d’échelle sans recourir à des investisseurs extérieurs. Ce modèle, déjà éprouvé en France, pays où j’ai été formé et où j’ai exercé, a permis à de nombreuses officines modestes de se mainte- nir à flot. Il y a une dizaine d’an- nées, un ancien ministre marocain annonçait la disparition prochaine du modèle traditionnel de la phar- macie d’officine. Ces propos, loin d’être anodins, résonnent aujourd’hui avec une acuité par- ticulière : nous y sommes. Dès lors, il ne sert pas à grand-chose de repousser l’échéance car la profession est arrivée à un point de non retour. Il vaut mieux don- ner des garanties solides et un cadre clair pour qu’un tel scénario catastrophe ne se produise pas. A défaut, la colère des pharmaciens ne fera que s’intensifier. F. N. H. : Les syndicats évoquent des risques tels que la concentration du marché, la fragilisation des officines de proximité et l’accès aux médicaments. Comment interprétez-vous ces enjeux pour la santé publique et le maillage ter- ritorial ? Dr A. B. : La libéralisation du secteur risque d’entraîner une concentration accrue autour de grandes structures pharmaceu- tiques, au détriment des officines de proximité. Dans une logique de normalisation globale, le Conseil de la concurrence vise à réduire la densité actuelle qui est d’une pharmacie pour 2.600 habitants au Maroc, afin de l’aligner sur la recommandation de l’OMS, soit
Au Maroc, près de 4.000 officines seraient aujourd’hui menacées de faillite.
une pharmacie pour 5.000 habi- tants. Pourtant, à titre de compa- raison, la France compte une offi- cine pour 3.000 habitants, sans que cela empêche l’émergence de déserts médicaux dans plu- sieurs régions. Or, face à l’aug- mentation du nombre de pharma- cies, une réponse plus adaptée consisterait à favoriser la création de nouvelles officines en fonction de la densité de population. En réduisant le maillage territorial, on risque de compliquer l’accès aux soins, notamment pour les habitants des zones périurbaines, où les pharmacies de proxi- mité jouent un rôle essentiel. Il s’agit donc d’un enjeu majeur de santé publique. L’exemple de la Norvège, l’un des premiers pays à avoir entièrement libéralisé le secteur, est particulièrement éclairant. La concurrence y est en réalité limitée, puisque trois grands groupes contrôlent l’en- semble du réseau officinal. On observe une pression commer- ciale accrue sur les pharmaciens salariés, contraints de se plier à une logique de marchandisa- tion au détriment du conseil. Par ailleurs, la libéralisation n’a pas conduit à une baisse significa- tive du prix des médicaments, y compris ceux en vente libre. Si un tel modèle peut être sup- portable dans des pays à haut niveau de vie, il serait difficilement transposable dans un contexte comme celui du Maroc. D’autant
plus que la consommation de médicaments demeure parmi les plus faibles au monde, malgré la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire. Un marocain consomme en moyenne trente fois moins de médicaments qu’un Américain. Loin de corriger cette situation, la libéralisation pourrait au contraire l’aggraver. F. N. H. : Quel message adressez-vous aux pharma- ciens et au grand public sur les enjeux de cette mobili- sation ? Dr A. B. : Nous traversons aujourd’hui un moment décisif pour la profession, confrontée à la plus grave crise de son his- toire. Dans un tel contexte, les pharmaciens doivent faire bloc autour d’un objectif commun, celui de préserver et sauver ce métier, autrefois noble et respec- té, de pharmacien indépendant. Cela implique aussi une véritable introspection. Si la pharmacie au Maroc en est arrivée à une situa- tion aussi critique, il faut recon- naître que les représentants de la profession, comme les praticiens eux-mêmes portent, une part de responsabilité. Une mobilisation
plus précoce et une défense col- lective des intérêts de la pro- fession auraient sans doute per- mis d’éviter d’en arriver là. Toute une génération d’officinaux s’est reposée sur ses acquis, préférant ignorer des dysfonctionnements majeurs plutôt que d’anticiper les dangers à venir, notamment l’éro- sion du monopole et l’émergence d’une concurrence déloyale, qui ont fortement fragilisé le secteur. Aujourd’hui, c’est ma généra- tion, et plus encore les pharma- ciens récemment installés, qui en subissent les conséquences, alors même qu’ils auraient dû hériter d’un cadre d’exercice stable et sécurisé, à la hauteur des exigences de ce métier. À cela s’ajoutent les divisions per- sistantes entre les instances cen- sées représenter la profession, qui ont contribué à affaiblir la crédibilité du discours revendi- catif auprès du ministère de la Santé. À ceux qui regardent avec réserve la mobilisation du 9 avril, au nom d’un dialogue incertain, je rappelle simplement que l’histoire montre que politique et santé ont rarement fait bon ménage. À mes confrères et consœurs pharma- ciens, j’adresse un message de courage et d’unité, ainsi que toute mon admiration aux personnes qui s’engagent sur le terrain et dans les médias pour défendre l’avenir d’une profession qui mérite, sans aucun doute, bien davantage. ◆
Si les pharmaciens souffrent d’un modèle économique défavorable, ils ne devraient pas être contraints de choisir entre deux impasses.
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