Grazia Daily Cannes Jour 9

DA I LY CANNES

V E N 18 mai

DOWN Présent à Cannes pour les présentations de la version restaurée de Grease et de Gotty (un polar qui sort en streaming), John Travolta, dont la carrière en dents de scie est notoire, a déclaré: «Certains croquis de Picasso ne se sont pas vendus.» Pas toujours raccord avec les ferveurs festivalières, le public des salles est cette fois à l’unisson. Les résultats en première semaine d’ Everybody Knows d’Asghar Farhadi sont remarquables, ceux de Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré sont encourageants. JOHNNY PICASSO Après la projection de Solo: A Star Wars Story, Emilia Clarke a trouvé sexiste qu’on définisse son personnage comme une femme forte: «C’est juste une femme. Y a une autre option? Les personnages masculins ne sont jamais définis comme forts, à moins d’être tout en muscles.» UP CANNES VS LA FRANCE FORT EN GUEULE

Cannes sans dormir JOUR 9 Par Philippe AZOURY E lle avait retiré son T-shirt pour nous raconter ça. La fille revenait de Nerobi où elle disait avoir assisté à un coucher de soleil de couleur bleue avec des reflets mordorés, association haute- ment inflammable qui avait provoqué en elle une sensation bienvenue de fin du monde. D’atteindre enfin le bout du bout, d’être arrivée à destination. Une sensation que nous connaissions assez bien, après neuf jours vécus comme en continu. Ça tirait un peu sur la fin de vie, toute la petite bande échouée sur le sable, attendant 5h30 dans l’espoir de voir se lever l’aube. Pas certains, cette fois, d’avoir la force de perpétuer une journée commencée il y a déjà plus d’une semaine, films, insomnie, films, écritures, in- somnies, films, ad lib. De cette neuvième nuit passée jusqu’au vertige, aucun souvenir net. Des bribes de conversations infichues de tenir ensemble. Didier me racontait la Malaisie, je crois. Un vieux morceau, de Daft Punk je crois, tournait en boucle, Burning, Olivier jouait avec un briquet et allumant des joints pour tout le monde, une très jolie fille, je crois, me tendait son ticket-vestiaire pensant sincèrement que je travaillais là : «Tu avais l’air comme dans ton élé- ment. » Une fille en rouge avait été allongée par terre, devant le club, et ses amis lui enlevaient ses bottines «pour qu’elle puisse respirer», elle venait de comater sur la piste. Un jeune critique nous sup- pliait, je sais, de ne pas le citer, mais encore fallait-il une raison pour cela. Des scooters faisaient la course et tournaient autour de nous aux abords de la plage. Inquiétants, hostiles. Pourquoi rester? On pourrait déclarer le Festival fini, c’était super, on a eu notre dose, c’est bon. Mais il y a encore cinq ou six films possibles, des couteaux dans le cœur et des embra- sements coréens. Des choses qu’on s’en voudrait de rater. Alors, on tire sur la première cigarette de la journée, celle de 5h50, on ferme les yeux trente secondes, et on se réveille régénéré. Ladies and gentlemen, we’re floating in space.

le film ne fera rien pour arranger. L’histoire à peine racontable d’un coursier, Jongsu, qui a des rêves d’écriture, et qui sur un marché de Séoul retombe sur Haemi, une fille de son quartier. Elle n’est plus exac- tement cette ado à qui il a dit un jour qu’elle était moche. Avant de s’envo- ler pour Nairobi, elle lui laisse le souvenir de son corps, les clés de son appart et un chat invisible à nourrir. Quand il n’est pas à la campagne à liquider les dettes de son père, Jong- su aime retourner à Séoul, s’allonger dans les draps deHaemi, se branler sur son absence, et cristalliser un maximum. Quand Haemi revient d’Afrique, elle lui présente unCoréen rencontré à Nairobi: Ben. Tout en lui empeste le gosse de bonne famille plein aux as, d’une aisancemagnifique, prenant le plaisir là où il est, roulant en Porsche, s’exprimant par des phrases publicitaires. Un personnage de Fitzgerald rencontrant un grand brûlé de l’intérieur, unFaulknerien. Le reste ne se spoile pas, qui appar- tient à la grâce, à la lévitation, à la douleur muette. Burning est cramé au calme intérieur le plus flippant, au silence inquiet. La folie est partout, mais elle est un chat qu’on n’entend pas, qu’on ne voit pas. A la place, on entend le vent, jusqu’à la moindre parcelle d’air. A la place, on voit Séoul comme jamais. On entrevoit des horizons lyriques. Surtout, on les voit eux, tous les trois, invisibles les uns aux autres. Demandant qu’enfin on les regarde, ne serait-ce qu’une fois. BURNING de Lee Chang-dong, avec Yoo Ah-in, Steven Yeun… (Compétition).

Notre film du jour Burning

Samedi soir, au moment du palmarès, il va falloir compter sur Burning. Cramé au silence intérieur, le film de Lee Chang-dong est un «instant classic». Par Philippe AZOURY

Ce film-là, cette beauté-là, on men- tirait si on disait l’avoir vu venir. Pourtant, Lee Chang-dong est tout sauf un inconnu pour Cannes: intro- duit par la Quinzaine en 2000 avec Peppermint Candy, offrant un prix d’interprétation à l’actrice de Secret Sunshine en 2007 et braquant le prix du scénario en 2010 avec Poetry. Mais huit ans d’absence, c’est long, et Lee Chang-dong ne donnant plus de nouvelles, les paris autour du poten- tiel critique de Burning volaient bas. Les retrouvailles n’en sont que plus belles, assorties de cette question: d’où ça sort, ça?D’une nouvelle de Murakami, LesGranges brûlées. Un Murakami tendance minimale, que

Notre coverstar #9: Cate Blanchett en robe Givenchy Haute Couture, la beauté de dos. Perfect prescription.

VENDREDI 18.05.2018 - 1

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