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FINANCES NEWS HEBDO
JEUDI 11 JUIN 2026
Enfin, sur le plan du commerce extérieur, il est raisonnable de s’attendre à une dégradation des équilibres. La hausse de la facture énergétique et des importations stratégiques tend à creuser le déficit commercial et à détériorer le taux de couverture. Si la crise se prolonge, cette pression pourrait encore s'accentuer. F. N. H. : Quels secteurs de l'économie marocaine vous paraissent les plus expo- sés à une aggravation des tensions dans la région ? N. A. : Les secteurs les plus exposés sont logi- quement ceux qui se trouvent au contact direct des principaux canaux de transmission de la crise. En premier lieu, il faut citer les activités fortement dépendantes de l’énergie. C’est le cas du transport, des industries lourdes ou encore de certaines branches industrielles dont les coûts de production sont particulièrement sensibles à l’évolution des prix de l’énergie. L’agriculture intensive figure également parmi les secteurs les plus vulnérables. Elle dépend large- ment des engrais, dont une partie importante des composants, notamment le soufre et l’ammoniac, est importée. Toute perturbation des approvision- nements ou toute hausse des coûts se répercute directement sur les charges de production. Plus largement, les secteurs tournés vers l’exportation peuvent également être affectés par un ralen- tissement de la demande mondiale. Dans un contexte de crise prolongée, la contraction des marchés extérieurs finit par peser sur l’activité économique. En réalité, les secteurs les plus exposés sont ceux qui se trouvent en première ligne face aux effets de la hausse des coûts énergétiques, aux ten- sions sur les approvisionnements internationaux et au ralentissement des échanges mondiaux. F. N. H. : La crise actuelle met-elle en lumière certaines fragilités structurelles de l'économie marocaine, notamment sur le plan énergétique ? N. A. : Oui, incontestablement. Cette crise met en lumière plusieurs fragilités structurelles de l’éco- nomie marocaine, à commencer par sa dépen- dance énergétique. Le Maroc continue d’impor- ter plus de 90% de ses besoins en énergie et demeure, de ce fait, particulièrement exposé aux chocs géopolitiques qui affectent les marchés internationaux. Mais la principale faiblesse révélée par cette crise est, selon moi, l’absence de capacités nationales de raffinage. Dans le passé, lorsque les cours du pétrole s’envolaient, le Maroc pouvait bénéfi- cier de conditions d’approvisionnement avanta- geuses auprès de certains pays producteurs et raffiner localement le brut importé. Aujourd’hui, cette possibilité n’existe plus. Avec l’arrêt de la Samir, nous sommes devenus dépendants du
En 2024, le taux d’ouverture de l’économie marocaine a atteint 92% du PIB, contre moins de 50% au début des années 1990.
marché des produits raffinés, qui est à la fois plus coûteux et plus contraint que celui du pétrole brut. Il faut bien comprendre que le Maroc n’est plus réellement confronté au marché du brut, mais à celui du raffiné. Or, les prix des produits raffinés sont nettement plus élevés et intègrent toute la valeur ajoutée du raffinage, une valeur que nous produisions auparavant localement et que nous sommes désormais contraints de payer à l’étranger. Cela accroît considérablement notre vulnérabilité. Cette crise pose également la question de la gouvernance du secteur énergétique. Lorsque l’énergie devient un enjeu géopolitique majeur, il est difficile de considérer qu’elle relève unique- ment des mécanismes du marché. Nous parlons ici d’intérêts stratégiques nationaux, qui néces- sitent une vision d’ensemble et une capacité d’anticipation que les opérateurs privés, dont la logique est naturellement celle de la rentabilité, ne peuvent assumer seuls. Enfin, cette crise invite aussi à s’interroger sur les résultats obtenus en matière de transition énergétique. Cela fait plus d’une décennie que le Maroc investit massive- ment dans les énergies renouvelables. Pourtant, chaque crise énergétique nous rappelle le même constat : notre dépendance aux énergies fossiles demeure extrêmement élevée. Les progrès réali- sés restent insuffisants pour réduire significative- ment notre exposition aux chocs extérieurs. La première leçon à tirer de cette crise est donc claire : le Maroc doit renforcer sa souveraineté énergétique, retrouver des capacités de stoc- kage et de valorisation, et se doter d’une véri- table vision et stratégie nationale lui permettant d’affronter des crises qui risquent de devenir de plus en plus fréquentes.
F. N. H. : Puisque nous parlons de leçons, quels seraient, selon vous, les enseigne- ments que le Maroc devrait tirer de cette crise pour renforcer sa résilience écono- mique face aux chocs géopolitiques ? N. A. : Cette crise rappelle d'abord l'impor- tance de disposer d'outils permettant au pays de mieux maîtriser sa politique énergétique. La question des capacités nationales de raffinage ne peut plus être éludée. L'arrêt de la Samir a privé le Maroc d'un instrument stratégique qui lui permettait non seulement de créer de la valeur localement, mais aussi de disposer de marges de manœuvre plus importantes en matière d'ap- provisionnement. Une réflexion sérieuse sur les capacités de raffinage, de stockage et de sécu- risation des approvisionnements énergétiques s'impose. La deuxième leçon concerne les énergies renou- velables. Malgré les investissements engagés depuis plusieurs années, les résultats restent en deçà des attentes. Chaque crise énergétique rappelle que la dépendance du Maroc aux éner- gies fossiles demeure très élevée. Il est donc nécessaire d'accélérer cette transition en levant les obstacles qui freinent encore le développe- ment de certaines filières et en créant les condi- tions permettant une utilisation plus large de ces énergies dans l'économie nationale. Enfin, cette crise montre que certaines questions stratégiques ne peuvent être abordées unique- ment sous l'angle du marché. Lorsqu'il s'agit d'énergie, de sécurité des approvisionnements ou de résilience économique, l'État doit disposer d'une vision de long terme et être en mesure de défendre l'intérêt national face à des risques géopolitiques devenus une composante durable de l'économie mondiale. Au fond, la véritable leçon de cette crise est que la résilience ne se construit pas dans l'urgence. Elle se prépare à travers des choix stratégiques cohérents, une anticipation des risques et une réduction progressive des dépendances les plus critiques. ◆
L'arrêt de la Samir a privé le Maroc d'un instrument stratégique qui lui permettait non seulement de créer de la valeur localement, mais aussi de disposer de marges de manœuvre plus importantes en matière d'approvisionnement.
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