La régénération du vivant pour les décisions d’entreprise

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

1.4. Cinq lacunes convergentes Ces différenciations convergent vers une même lacune : aucune des deux publications ne fournit d'instrument permettant à une organisation de se situer concrètement sur le continuum qu'elles décrivent, ni de repérer les dissonances entre son intention affichée et sa réalité décisionnelle. La littérature académique pose le « vers quoi » (outside-in, santé des systèmes socio-écologiques, co-évolution) mais pas le « comment y aller depuis là où nous sommes ». En l'absence d'instrument opérationnel, le risque de greenwashing régénératif identifié par les chercheurs de Maastricht et relayé par les acteurs de l'économie circulaire devient structurel. Le rapport Mesurer son impact vers une économie à visée régénérative (Impact Tank, avril 2025) arrive au même constat : malgré cinquante initiatives prometteuses recensées, le référentiel proposé reste, de l'aveu même de son contributeur Christophe Sempels, « trop superficiel sur la transformation et le pilotage des modèles économiques » et « ne dit rien des postures et des systèmes de pensée à renouveler ».

Tableau 5 — Cinq lacunes convergentes des cadres académiques 5lacunes 0diagnostic existant

0méthode de transformation

0preuve France

Plus précisément, cinq absences structurelles se dégagent : Absence d'instrument diagnostic. Les deux cadres décrivent des attributs et des stratégies mais ne proposent pas de questionnaire, d'outil d'auto-évaluation ou de grille de positionnement que des dirigeants pourraient utiliser pour situer leur organisation. Le white paper HEC évalue ses cas d'étude selon l'échelle Exploit → Enhance, mais cette évaluation est réalisée par les chercheuses, pas par les organisations elles-mêmes. La question de l'auto-diagnostic — comment une entreprise peut-elle se situer sans intervention experte extérieure — reste entière. Absence de méthodologie de transformation intérieure. Les deux publications décrivent le changement de paradigme nécessaire (du mécaniste au vivant) sans proposer de processus pour accompagner ce changement chez les personnes qui doivent le porter. Hahn & Tampe mentionnent la « tolérance à l'ambiguïté ». Le white paper HEC parle de « leadership développemental ». Mais aucun ne fournit de protocole pour développer concrètement ces capacités chez des dirigeants formés au management classique. L'écart entre « il faudrait un leadership développemental » et « voici comment on le développe » est béant. Absence de preuve empirique sectorielle en France. Le white paper HEC inclut de nombreuses organisations françaises (la moitié de l'échantillon), mais ses exemples principaux par archétype sont souvent internationaux (Patagonia, Lush, Guayakí, Comfama, Savory Institute). Surtout, aucun cas ne formalise le lien entre pratiques régénératives et performance économique dans le contexte industriel, réglementaire et culturel français — avec ses spécificités CSRD, ses filières agricoles, sa tradition de service public, ses tensions sur le Made in France. Absence d'articulation entre les niveaux du continuum. Les deux cadres décrivent des niveaux de maturité mais pas les mécanismes de passage de l'un à l'autre. Comment passe-t-on concrètement de Restore à Preserve ? Quels sont les verrous organisationnels, culturels ou économiques qui bloquent la montée ? Quels sont les signaux faibles qui indiquent qu'un seuil est franchi ? La littérature décrit la carte mais pas les sentiers. Absence d'opérationnalisation de la dimension vivante. Les deux cadres affirment que les objectifs doivent être « ancrés dans les systèmes » socio-écologiques. Mais comment une entreprise évalue-t-elle concrètement la santé du système socio-écologique dont elle fait partie ? Comment traduit-elle les dynamiques du vivant — cycles de régénération des sols, biodiversité fonctionnelle, résilience communautaire — en critères de décision opérationnels ? Cette traduction entre science des systèmes vivants et stratégie d'entreprise est le cœur du défi. Avant d'y répondre par la pratique (section 3), une validation scientifique indépendante vient confirmer que la progression durabilité → résilience → régénération n'est pas seulement un cadre conceptuel — c'est une réalité des systèmes vivants. 1.5. Durable, circulaire, régénératif : trois paradigmes distincts Cette section clarifie une confusion fréquente : l'amalgame entre business models durables, circulaires et régénératifs. Elle s'appuie principalement sur la revue systématique de Konietzko, Das & Bocken (2023, synthèse sur le site Nous Sommes Vivants), complétée par les cadres de soutenabilité forte (Skene 2022, Haldane & Clay / RSA 2023). L'économie du Donut (Raworth, 2017) et l'économie circulaire partagent un diagnostic avec l'économie régénérative — le modèle économique actuel dépasse les capacités de la biosphère — mais divergent fondamentalement dans leur logique d'action. L'économie du Donut opère selon une logique de limites : ne pas dépasser le plafond écologique (limites planétaires), ne pas tomber sous le plancher social (besoins fondamentaux). L'objectif est de rester dans « l'espace sûr et juste ». Raworth utilise le mot « régénérer » dans son sixième principe ( Create to Regenerate ), mais son objectif reste de restaurer et de prospérer en équilibre — pas de renforcer la capacité du vivant à évoluer. C'est une logique de seuils, pas de contribution. Ces deux approches — le Donut comme l'économie circulaire — partagent un angle mort plus profond. Elles raisonnent sur des écosystèmes non habités : des flux de matières à boucler, des limites planétaires à ne pas franchir, des « services écosystémiques » à préserver. Le rapport aux humains reste celui de l' inspiration — le biomimétisme, les boucles fermées calquées sur les cycles naturels — ou de la protection : ne pas dépasser, ne pas dégrader. Les humains sont à côté de la nature, pas dedans. La régénération pose un rapport fondamentalement différent : les communautés humaines, les organisations, les relations territoriales sont des composantes du vivant. La santé d'un écosystème ne se mesure pas indépendamment des humains qui l'habitent — et la capacité du vivant à se renouveler inclut la capacité des humains à coopérer, à percevoir, à transformer leurs rapports au lieu. L'économie régénérative opère selon une logique de contribution : renforcer activement les capacités du vivant — humain et non humain — à s'auto-organiser et à évoluer. L'objectif n'est pas de rester dans un espace défini mais de créer les conditions pour que cet

17

Made with FlippingBook - Online Brochure Maker