NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise
espace s'élargisse. Comme le formalisent Konietzko, Das & Bocken (2023) dans Sustainable Production and Consumption : les business models régénératifs se concentrent sur la santé planétaire et le bien-être sociétal, et visent un impact net positif sur l'ensemble des parties prenantes — incluant la nature. Cette distinction est nette : le Donut cherche l'équilibre dans les limites ; la régénération, la montée en capacité au-delà des limites. Cette distinction n'est pas une nuance rhétorique. Konietzko, Das & Bocken l'établissent à partir d'une revue systématique de la littérature sur les business models — durables, circulaires et régénératifs. Leur constat est que ces trois approches ne sont pas des degrés successifs d'une même logique mais des paradigmes distincts . Le business model durable vise l'efficience et la réduction d'impacts au sein du modèle existant. Le business model circulaire vise la fermeture des boucles de matière et d'énergie — il repense les flux mais reste centré sur les ressources, pas sur le vivant. Le business model régénératif exige un changement de référentiel : co-évolution avec les systèmes socio-écologiques, ancrage territorial, vision systémique intégrant la dimension humaine. C'est la seule source académique qui pose formellement que le régénératif est un paradigme différent du durable et du circulaire — pas un degré de plus sur la même échelle. La matrice de Sarkar, Foglia & Kotler (2021) rend cette distinction immédiatement visible en croisant deux axes : la valeur organisationnelle (rentabilité, viabilité de l'activité) et la valeur communautaire (contribution au vivant et aux territoires). Quatre quadrants émergent :
Tableau 6 — Tensions organisationnelles dans le business régénératif Valeur organisationnelle forte
Valeur organisationnelle faible
Valeur communautaire forte
RÉGÉNÉRATIF Rentabilité ET contribution au vivant. Triple profitabilité. Spirales ascendantes. → N4 du Capacity Score EXTRACTIF Rentabilité sans contribution. Prédation des ressources naturelles et humaines. → N1-N2 du Capacity Score
CHARITY * Compenser, réparer, restaurer… sans modèle économique viable. Bonne intention, pas de pérennité. → N3 sans levier Innovation DÉGÉNÉRATIF Ni rentable ni contributif. Destruction de valeur sur les deux axes. → En deçà de N1
Valeur communautaire faible
Regenerative / Evolve Inherent Potential = Régénératif · Restorative / Do Good = Charity · Green → Sustainable / Arrest Disorder = Extractif → point neutre · Conventional → Degenerating / Extract Value = Dégénératif
Regenesis Reed (impacts) & Sanford (postures)
D'après Sarkar, Foglia & Kotler, « Regeneration — The Organizational Perspective », 2021. Ligne du bas : correspondance avec le cadre Regenesis (trajectoire Reed & paradigmes Sanford). * « Compenser, réparer, restaurer… gérer — sans se placer du côté des potentiels émergents. » Les quatre quadrants correspondent aux quatre imaginaires de la Fresque des Imaginaires (section 6.2). Le quadrant Charity est la clé de lecture la plus utile. C'est exactement le piège du N3 mal positionné : une entreprise qui restaure, compense, répare — avec sincérité — mais sans modèle économique viable adossé à cette contribution. La RSE classique opère largement dans ce quadrant. Le développement durable, comme le notent les auteurs, « agit comme une forme de compensation des impacts négatifs ». Le quadrant Régénératif exige les deux axes simultanément : la viabilité économique de l'activité ET la contribution active au vivant. C'est la triple profitabilité — et c'est pourquoi l'Innovation est le levier pivot du Capacity Score : sans produit ou service qui crée de la valeur économique à partir de la contribution au vivant, on reste dans Charity. Cette distinction se prolonge dans la manière de concevoir la performance. La triple bottom line (Elkington, 1997) propose d'équilibrer les dimensions économique, sociale et environnementale — ce qui ouvre la porte aux arbitrages. La soutenabilité forte , telle que la décrit Skene (2022) dans Frontiers in Sustainability , inverse cette logique : l'économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l'environnement naturel. Il n'y a pas d'arbitrage possible entre ces niveaux — l'intégrité écologique est un prérequis, pas une variable d'ajustement. C'est le modèle des cercles concentriques que les Sigma Guidelines (2003) avaient déjà formalisé. La régénération pousse cette logique un cran plus loin. Elle ne cherche pas le compromis entre trois capitaux, mais leur renforcement simultané et synergique . Comme le montrent Haldane & Clay (RSA, 2023), la signification de « capital » doit être élargie — capital humain, capital social, capital naturel — et ces formes de capital ne sont pas des lignes comptables à équilibrer mais des capacités vivantes à cultiver. En agriculture régénérative, la construction de la santé des sols (capital naturel) produit une nourriture plus nutritive (capital humain), crée des communautés agricoles plus résilientes (capital social) et génère une meilleure profitabilité à long terme (capital financier). Ce n'est pas un arbitrage — c'est une spirale ascendante appliquée aux capitaux. La régénération ne cherche pas le compromis ou l'équilibre entre les capitaux naturels, sociaux et économiques. Elle vise leur contribution simultanée et synergique — ce qui suppose que l'activité économique soit enchâssée dans le vivant, pas l'inverse. — Synthèse Konietzko et al. 2023, Skene 2022, Haldane & Clay 2023 Ce débat est constitutif du champ. La régénération est un concept essentiellement contesté au sens de Gallie (1956) — un terme dont la signification fait l'objet de débats légitimes et irréductibles entre acteurs qui l'utilisent pourtant tous de bonne foi. Durable, circulaire, régénératif : la distinction n'est pas sémantique mais paradigmatique. Le risque identifié par Acquier (2024) est celui de l' obsolescence par absorption : le développement durable a suivi ce cycle — récupéré, vidé de son contenu, remplacé. La régénération est exposée au même risque si elle n'est pas instrumentée avec rigueur. C'est pourquoi les outils opérationnels présentés dans les sections 5 à 7 — Capacity Score, RegenBMC, fresques, modélisation de trajectoires — ne sont pas des compléments au cadre théorique : ils sont la condition de sa survie.
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