La régénération du vivant pour les décisions d’entreprise

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

2. DURABILITÉ → RÉSILIENCE → RÉGÉNÉRATION : LA SCIENCE CONFIRME LA PROGRESSION

2.1. Une tripartition structurante La section précédente a identifié cinq lacunes dans les cadres académiques — dont l'absence d'une progression explicite entre durabilité et régénération. L'article publié en 2025 dans Ambio par Joern Fischer, Steffen Farny, Manuel Pacheco-Romero (Leuphana University) et Carl Folke (Stockholm Resilience Centre) éclaire cette lacune en posant les bases d'une complémentarité scientifique entre résilience et régénération — et y ajoute deux apports majeurs : le concept de « piège de la résilience » et la dynamique des spirales ascendantes. Fischer et al. (2025) montrent que résilience et régénération sont deux méta-concepts complémentaires au sein de la science de la durabilité, et que leur combinaison peut guider la gouvernance des systèmes socio-écologiques. Nous Sommes Vivants en tire une progression en trois logiques d'action : • La Durabilité (Sustainability) = « Faire moins de mal ». C'est l'approche dominante, concentrée sur l'efficience, la réduction des dommages et le maintien du statu quo. Elle est souvent linéaire et ne prend pas en compte les points de bascule des écosystèmes. Les auteurs notent que la durabilité, telle qu'elle est pratiquée depuis le rapport Brundtland (1987), repose implicitement sur l'hypothèse que les systèmes naturels sont stables et que les dommages sont réversibles — une hypothèse que la science des systèmes complexes a largement invalidée. • La Résilience (Resilience) = « Persister et s'adapter ». Elle définit la capacité d'un système à absorber les chocs sans changer de nature. Mais les auteurs soulignent qu'on peut être « résilient dans la dégradation » — survivre dans un monde appauvri, ce qui n'est pas l'objectif. La résilience, sans orientation vers la régénération, peut devenir un piège : elle peut maintenir des systèmes socio-écologiques dans des états dégradés mais stables, rendant la transformation plus difficile encore. C'est ce que la théorie de la panarchie décrit comme le « piège de la rigidité ». • La Régénération (Regeneration) = « Renouveler et contribuer positivement ». Elle est définie par Fischer et al. comme la promotion de relations mutuellement bénéfiques entre humains et entités non humaines ( more-than-human entities ), dans une dynamique orientée vers le futur, ancrée dans un lieu et visant des contributions nettes positives ( net-positive ). Nous Sommes Vivants traduit cela comme la contribution active des humains au renforcement de la capacité du vivant à s'auto-organiser et à évoluer. Les humains ne sont plus les gestionnaires d'un « capital naturel » à préserver, mais des participants actifs à un processus évolutif dont ils font partie. L'article est mené par Joern Fischer (Leuphana University), spécialiste des systèmes socio-écologiques, avec Steffen Farny et Manuel Pacheco-Romero. Le dernier auteur, Carl Folke, est le cofondateur du Stockholm Resilience Centre — l'institution qui a formalisé les limites planétaires et qui porte la pensée en résilience depuis deux décennies. Que Folke cosigne un article affirmant que la résilience seule ne suffit pas, et que la régénération en est le complément nécessaire, donne à cette complémentarité une autorité scientifique particulière : elle vient de l'intérieur même du champ de la résilience. 2.2. Les spirales ascendantes : la montée en capacité comme dynamique L'apport central repris par Fischer et al. (2025) est le concept de spirales ascendantes ( upward spirals ), formalisé dans Fischer et al. (2024, Nature Sustainability ) — les boucles de rétroaction positive par lesquelles des pratiques régénératives renforcent progressivement les systèmes socio-écologiques, qui à leur tour renforcent la résilience du système. L'agroforesterie engendre un stockage de carbone qui améliore la rétention d'eau, qui stimule la biodiversité, qui génère de meilleurs rendements. Une fois l'élan engagé ( regenerative momentum ), l'effort nécessaire diminue : la dynamique devient partiellement auto-entretenue. Le concept de spirales ascendantes éclaire ce que signifie concrètement la montée en capacité : ce n'est pas un processus linéaire d'amélioration continue, mais une dynamique auto-renforçante où chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. La capacité du vivant n'est pas un stock qu'on remplit — c'est un potentiel qui se déploie dès que les conditions le permettent. Cette dynamique est exactement ce que l'approche Regenesis décrit comme le passage du « design technique » au « design par les systèmes vivants » : on cesse de pousser le système de l'extérieur pour travailler avec les forces internes qui le font vivre. 2.3. Panarchie et cycles adaptatifs : la régénération au moment critique Fischer et al. (2025) s'appuient sur le modèle de la panarchie — le cadre théorique développé par Holling, Gunderson et leurs collègues — pour identifier quand la régénération devient possible. Tout système vivant — forêt, économie locale, filière agricole — traverse un cycle de quatre phases : croissance (exploitation des ressources disponibles), conservation (accumulation et rigidification), libération (crise, effondrement des structures rigides) et réorganisation (émergence de nouvelles configurations). La phase de réorganisation est le moment critique. C'est la fenêtre où le système est à la fois vulnérable et ouvert — où les anciennes structures rigides se sont effondrées sans que les nouvelles ne soient encore figées. Deux trajectoires sont alors possibles : reconstruire à l'identique un modèle obsolète (ce que Fischer et al. appellent le « piège de la rigidité » ( lock-in )), ou orienter le système vers une trajectoire de santé supérieure. L'approche régénérative est l'outil stratégique de cette seconde option. Ce cadre temporel est décisif pour le monde économique. Les polycrises actuelles — climatiques, géopolitiques, sociales — ne sont pas des accidents dans un système par ailleurs stable. Elles sont les signes d'une phase de libération à l'échelle des systèmes socio-écologiques. La question n'est pas si les modèles vont se reconfigurer, mais vers quoi : vers une résilience de survie dans un

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