NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise
La matrice de Sarkar, Foglia & Kotler (2021) rend cette distinction immédiatement visible en croisant deux axes : la valeur organisationnelle (rentabilité, viabilité de l'activité) et la valeur communautaire (contribution au vivant et aux territoires). Quatre quadrants émergent :
Tableau 6 — Tensions organisationnelles dans le business régénératif
Valeur organisationnelle forte
Valeur organisationnelle faible
Valeur communautaire forte
RÉGÉNÉRATIF Rentabilité ET contribution au vivant. Triple profitabilité. Spirales ascendantes. → N4 du Capacity Score EXTRACTIF Rentabilité sans contribution. Prédation des ressources naturelles et humaines. → N1-N2 du Capacity Score
CHARITY * Compenser, réparer, restaurer… sans modèle économique viable. Bonne intention, pas de pérennité. → N3 sans levier Innovation DÉGÉNÉRATIF Ni rentable ni contributif. Destruction de valeur sur les deux axes. → En deçà de N1
Valeur communautaire faible
Regenerative / Evolve Inherent Potential = Régénératif · Restorative / Do Good = Charity · Green → Sustainable / Arrest Disorder = Extractif → point neutre · Conventional → Degenerating / Extract Value = Dégénératif
Regenesis Reed (impacts) & Sanford (postures)
D'après Sarkar, Foglia & Kotler, « Regeneration — The Organizational Perspective », 2021. Ligne du bas : correspondance avec le cadre Regenesis (trajectoire Reed & paradigmes Sanford). * « Compenser, réparer, restaurer… gérer — sans se placer du côté des potentiels émergents. » Les quatre quadrants correspondent aux quatre imaginaires de la Fresque des Imaginaires (section 6.2). Le quadrant Charity est la clé de lecture la plus utile. C'est exactement le piège du N3 mal positionné : une entreprise qui restaure, compense, répare — avec sincérité — mais sans modèle économique viable adossé à cette contribution. La RSE classique opère largement dans ce quadrant. Le développement durable, comme le notent les auteurs, « agit comme une forme de compensation des impacts négatifs ». Le quadrant Régénératif exige les deux axes simultanément : la viabilité économique de l'activité ET la contribution active au vivant. C'est la triple profitabilité — et c'est pourquoi l'Innovation est le levier pivot du Capacity Score : sans produit ou service qui crée de la valeur économique à partir de la contribution au vivant, on reste dans Charity. Cette distinction se prolonge dans la manière de concevoir la performance. La triple bottom line (Elkington, 1997) propose d'équilibrer les dimensions économique, sociale et environnementale — ce qui ouvre la porte aux arbitrages. La soutenabilité forte , telle que la décrit Skene (2022) dans Frontiers in Sustainability , inverse cette logique : l'économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l'environnement naturel. Il n'y a pas d'arbitrage possible entre ces niveaux — l'intégrité écologique est un prérequis, pas une variable d'ajustement. C'est le modèle des cercles concentriques que les Sigma Guidelines (2003) avaient déjà formalisé. La régénération pousse cette logique un cran plus loin. Elle ne cherche pas le compromis entre trois capitaux, mais leur renforcement simultané et synergique . Comme le montrent Haldane & Clay (RSA, 2023), la signification de « capital » doit être élargie — capital humain, capital social, capital naturel — et ces formes de capital ne sont pas des lignes comptables à équilibrer mais des capacités vivantes à cultiver. En agriculture régénérative, la construction de la santé des sols (capital naturel) produit une nourriture plus nutritive (capital humain), crée des communautés agricoles plus résilientes (capital social) et génère une meilleure profitabilité à long terme (capital financier). Ce n'est pas un arbitrage — c'est une spirale ascendante appliquée aux capitaux. La régénération ne cherche pas le compromis ou l'équilibre entre les capitaux naturels, sociaux et économiques. Elle vise leur contribution simultanée et synergique — ce qui suppose que l'activité économique soit enchâssée dans le vivant, pas l'inverse. — Synthèse Konietzko et al. 2023, Skene 2022, Haldane & Clay 2023 Ce débat est constitutif du champ. La régénération est un concept essentiellement contesté au sens de Gallie (1956) — un terme dont la signification fait l'objet de débats légitimes et irréductibles entre acteurs qui l'utilisent pourtant tous de bonne foi. Durable, circulaire, régénératif : la distinction n'est pas sémantique mais paradigmatique. Le risque identifié par Acquier (2024) est celui de l' obsolescence par absorption : le développement durable a suivi ce cycle — récupéré, vidé de son contenu, remplacé. La régénération est exposée au même risque si elle n'est pas instrumentée avec rigueur. C'est pourquoi les outils opérationnels présentés dans les sections 5 à 7 — Capacity Score, RegenBMC, fresques, modélisation de trajectoires — ne sont pas des compléments au cadre théorique : ils sont la condition de sa survie. 2. DURABILITÉ → RÉSILIENCE → RÉGÉNÉRATION : LA SCIENCE CONFIRME LA PROGRESSION 2.1. Une tripartition structurante La section précédente a identifié cinq lacunes dans les cadres académiques — dont l'absence d'une progression explicite entre durabilité et régénération. L'article publié en 2025 dans Ambio par Joern Fischer, Steffen Farny, Manuel Pacheco-Romero (Leuphana University) et Carl Folke (Stockholm Resilience Centre) éclaire cette lacune en posant les bases d'une complémentarité scientifique entre résilience et régénération — et y ajoute deux apports majeurs : le concept de « piège de la résilience » et la dynamique des spirales ascendantes. Fischer et al. (2025) montrent que résilience et régénération sont deux méta-concepts complémentaires au sein de la science de la durabilité, et que leur combinaison peut guider la gouvernance des systèmes socio-écologiques. Nous Sommes Vivants en tire une
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