La régénération du vivant pour les décisions d’entreprise

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

les engrais verts dès la fin du XIXe siècle — non pour ajouter de la fertilité de l'extérieur, mais pour activer les processus vivants déjà présents dans le sol : les bactéries fixatrices d'azote, les mycorhizes, la faune du sol qui transforme la matière organique. Le terme « agriculture régénérative » apparaît en 1979 sous la plume de Medard Gabel, et c'est Robert Rodale qui en donne la première définition rigoureuse en 1983 : une agriculture qui accroît simultanément la productivité et la base biologique des sols, avec un impact environnemental minimal et une contribution sociale croissante. Le mot clé est simultanément — Rodale ne pose pas la productivité et la santé biologique comme deux objectifs à arbitrer. Il pose leur renforcement mutuel comme le signe même qu'une agriculture est régénérative. Si l'un se fait au détriment de l'autre, quelque chose ne régénère pas — quelque chose extrait. L'architecture. C'est un architecte — Malcolm Wells — qui crée en 1969 le premier outil de mesure régénérative : une grille de 22 critères allant de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif), avec la nature sauvage comme référence absolue. C'est un collectif d'architectes, d'urbanistes et d'hydrogéologues — le Regenesis Group (1995) — qui formalise ensuite le cadre théorique complet du développement régénératif. Le passage de l'agriculture au territoire, puis du territoire à l'organisation, s'opère précisément par le design : non pas concevoir des objets ou des espaces, mais concevoir les conditions relationnelles — entre les humains, entre les humains et les êtres vivants non humains, entre les différentes parties d'un territoire — pour que la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines montent en capacité. Le design devient ainsi une pratique de cultivation plutôt qu'une pratique de construction. Le tourisme. Le guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Reed & Holliday, Destination Canada, 2023) traduit l'approche Regenesis dans un secteur économique entier — et le choix du tourisme est lui-même révélateur. C'est le secteur où la tension entre exploitation et soin d'un territoire est la plus immédiatement visible : une destination peut se dégrader sous l'afflux de visiteurs, ou se renforcer si l'activité est conçue comme un soin du lieu et de ses habitants. Reed et Holliday posent la question dans toute sa radicalité : pouvons-nous exercer cette activité d'une manière qui permette au territoire et à ses habitants — humains et non humains — d'évoluer ? Cette question est fondamentalement différente de celle qui demande comment exploiter une destination de manière appropriée. Le rôle d'une destination n'est plus de « gérer » le tourisme — destination management — mais d'en être l'intendante — destination stewardship . L'intendance suppose que le lieu ne vous appartient pas. Vous en êtes responsable pour ceux qui l'habitent et pour ceux qui viendront après. La filiation est donc : savoirs ancestraux → agriculture (Carver, Rodale) → architecture (Wells, Regenesis) → développement des organisations et conscience (Sanford, Ungard) → tourisme et organisations (Holliday, Destination Canada) → entreprise (Nous Sommes Vivants). « La restauration vise le retour à un état antérieur. La régénération vise la promotion de la capacité d'auto-renouvellement des systèmes naturels. » — Rodale, 1983 / Morseletto, 2020 3.1. Origines et filiation : le Regenesis Group (1995) Que signifie « cultiver la capacité du vivant » en pratique ? C'est la question à laquelle le Regenesis Group répond depuis 1995. Et sa réponse repose sur un déplacement fondamental que ses fondateurs formulent ainsi : un territoire n'est pas un site à aménager. C'est un ensemble d'êtres vivants en évolution — humains et non humains — dont les relations constituent la condition de leur vitalité respective. Ce déplacement peut sembler simple. Il est en réalité radical : il change l'objet de toute intervention, la question qu'on pose, le critère par lequel on juge si quelque chose fonctionne. Ce que Regenesis appelle « système vivant » ne désigne pas un écosystème abstrait ni une métaphore organisationnelle. C'est l'ensemble indissociable d'un territoire, de la vie dans ses sols — bactéries, champignons mycorhiziens, vers de terre qui font que le sol n'est pas de la terre morte mais un milieu vivant capable de se renouveler —, de ses populations animales et végétales, de ses communautés humaines, de ses organisations et de son économie locale. Un tout caractérisé par trois propriétés : l'interdépendance entre ses parties, la capacité d'auto-organisation, et un potentiel latent que seuls les êtres humains qui l'habitent peuvent révéler — ou étouffer. Le travail de Regenesis ne consiste donc pas à concevoir des projets ou des espaces. Il consiste à concevoir les conditions relationnelles pour que ces êtres vivants montent en capacité — pour que leur vitalité, leur résilience et leur capacité à poursuivre leur propre évolution se renforcent. Fondé par Pamela Mang, Ben Haggard et Bill Reed — architectes, urbanistes, hydrogéologues, spécialistes du design et de la dynamique des systèmes — le groupe a formalisé cette approche dans l'ouvrage de référence Regenerative Development and Design (Mang & Reed, 2012), traduit en français sous le titre Régénérer (Rue de l'échiquier, 2024). La thèse centrale est la suivante : les problèmes environnementaux et sociaux ne sont pas d'abord des problèmes techniques. Ils sont l'expression d'une fracture entre les humains et le vivant. Une fracture cognitive autant que pratique : nous avons cessé de voir les êtres vivants comme des êtres vivants. Nous voyons des ressources, des stocks, des contraintes, des actifs à valoriser. Nous voyons des problèmes à résoudre, des impacts à mesurer, des risques à couvrir. Mais nous ne voyons plus la vie dans les sols, la capacité d'une prairie à se reconstituer, la vitalité d'une communauté rurale qui tient dans le temps. Et ce qu'on ne voit pas, on ne peut pas le cultiver. La réponse n'est donc pas dans l'optimisation des systèmes existants — ce serait rester dans la même vision du monde, avec de meilleurs outils. Elle est dans le développement des capacités humaines à percevoir les êtres vivants, à comprendre leur potentiel propre, et à agir de façon à ce que ce potentiel puisse se déployer. Mang & Reed formalisent cette exigence dans leur quatrième prémisse, que la section 3.4 développe.

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