livre blanc nous sommes vivants

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

4.2. Sortir de l'entropie, sortir de la prédation : deux visions du monde La résolution de cette tension repose sur une fondation philosophique qui distingue deux visions du monde :

La vision issue de la physique voit le monde comme constitué d'atomes isolés tendant vers le désordre (entropie). De cette vision dérive l'impératif d'ordre : il faut restaurer, limiter, contenir. L'approche dominante de la durabilité — réduction d'impacts, gestion de risques, conformité — est héritière de cette vision. Le système est une machine qui se dégrade et qu'il faut entretenir. Le management classique, avec ses KPIs, ses tableaux de bord et ses plans stratégiques, en est l'expression organisationnelle. La vision issue de la biologie voit le monde comme un ensemble d'interactions entre individus, un tissu de relations vivantes en co-évolution permanente. De cette vision dérive l'énergie vitale et le chaos créatif — qu'il s'agit de laisser œuvrer, source de régénération. Le vivant n'est pas un stock à gérer mais une force qui persévère dans son être (Spinoza), un système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes (Pereto, Catala, Moreno). Le management régénératif, avec ses cercles d'intendance et ses boucles de rétroaction, en est l'expression émergente. Ce changement de vision a des conséquences directes. Dans la vision mécaniste, il y a bien un « dehors » (le système) et un « dedans » (l'organisation), et la question est de savoir lequel prime. Dans la vision biologique, cette séparation est un artefact conceptuel. L'organisation n'est pas « dans » les systèmes socio-écologiques comme un objet est « dans » un contenant. Elle est une expression du vivant, enchâssée dans des milieux vivants, composée d'êtres vivants, dépendante de processus vivants. La question n'est plus « d'où part-on ? » mais « au service de quoi agit-on ? »

4.3. Le changement de paradigme : référentiel et basculement

Le référentiel : la capacité du vivant comme boussole Le référentiel adopté va au-delà de ce que proposent Hahn & Tampe et le white paper HEC. Nous Sommes Vivants pose la capacité du vivant — humain et non humain — à atteindre son plein potentiel dans son environnement comme boussole de la régénération. Cette formulation opère trois déplacements. Elle substitue à la notion de santé (état à maintenir) la notion de capacité (potentiel dynamique à renforcer). Elle inclut explicitement la dimension humaine comme composante constitutive du vivant à régénérer. Elle s'ancre dans une définition biologique précise du vivant — empruntée à J. Pereto, J. Catala et A. Moreno — comme « système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes ». Cette approche repose sur une distinction rarement formalisée mais structurante. Les ressources sont des conditions matérielles de la vie — elles se mesurent en stocks et en flux physico-chimiques. Les capacités sont des aptitudes du vivant à agir — elles ne se mesurent pas en volume mais en qualité de relations et en dynamique. Le potentiel est la possibilité ouverte du vivant à évoluer — il ne se mesure pas, il se cultive. Une ressource restaurée ne garantit ni capacité ni potentiel. Une capacité renforcée permet de durer. Un potentiel préservé permet de traverser l'inconnu. C'est pourquoi le Capacity Score ne se substitue pas à la CSRD mais la prolonge : du stock à la capacité, de la conformité à la contribution. Le critère de basculement : le changement de paradigme La tension entre outside-in et inside-out n'est pas une tension topographique (commencer par ici ou par là). C'est une tension téléologique (au service de quoi). Le vrai critère discriminant est la finalité . Le passage de Restaurer (niveau 3) à Régénérer (niveau 4) est le moment exact où la question cesse d'être « comment notre activité peut-elle tenir dans le temps ? » pour devenir « quel service unique rendons-nous au vivant pour que tenir ait encore un sens ? » • N3 (Restaurer) : posture de l'Architecte qui répare pour être robuste en tissant des relations. Le récit est : « comment assurer la robustesse de l'activité dans des écosystèmes instables ? ». Le référentiel reste la continuité de l'activité — même si les moyens mobilisés sont écosystémiques. • N4 (Régénérer) : posture du Jardinier qui révèle la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel. Le récit est : « quel service unique rendons-nous au vivant ? ». Le référentiel est la capacité du vivant — l'activité économique est subordonnée à cette capacité, non l'inverse. C'est pourquoi l'on peut, sans contradiction, partir de l'organisation (parce que c'est là que se prennent les décisions) tout en orientant chaque question, chaque levier, chaque critère de maturité vers la capacité du vivant (parce que c'est la finalité cohérente). Le Capacity Score n'est pas un compromis entre inside-out et outside-in. Il est l'expression opérationnelle d'une question plus fondamentale : l'activité renforce-t-elle ou affaiblit-elle la capacité du vivant — humain et non humain — à continuer ? Ce changement de paradigme éclaire deux débats structurants pour la suite du document. Le premier est celui de la post-croissance . Parrique ( Ralentir ou périr , 2022) pose la question : peut-on prospérer sans croissance du PIB ? La réponse régénérative est : oui, à condition de redéfinir ce qui croît. Ce ne sont pas les flux monétaires qui doivent croître, mais les capacités du système vivant . C'est exactement le passage du N3 au N4 : la post-croissance dit « arrêtons d'accumuler », l'économie régénérative dit « faisons prospérer les capacités du vivant ». L'une est une condition, l'autre est une direction. La section 7 développe cette convergence et ses implications économiques. Le second débat est celui de la gouvernance . En France, un présupposé tenace veut que seules les structures de l'Économie Sociale et Solidaire — coopératives, associations, mutuelles — puissent être véritablement contributives, parce que leur forme juridique le garantit. Les entreprises conventionnelles seraient structurellement incapables de contribuer au vivant. Ce présupposé réduit la contribution à une question de statut — pas de pratique. Or le changement de paradigme est un critère fonctionnel , pas juridique : ce qui compte, c'est si l'activité renforce effectivement la capacité du vivant, pas si les statuts le promettent. Le rapport de la Délégation sénatoriale à la prospective (octobre 2025, voir section 7.1) reproduit exactement ce biais : son scénario 4 — « communautés locales résilientes » — ne mentionne que les structures ESS. Les entreprises de marché qui adoptent des pratiques régénératives n'y figurent pas. C'est un verrou à lever — et la section 7 le documente.

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