livre blanc nous sommes vivants

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

Le scénario 4 est le seul qui opère un changement de paradigme complet . Il ne se contente pas de décarboner (scénario 2) ni de réduire l'empreinte (scénario 3). Le rapport documente cinq basculements de valeurs qui le distinguent :

Tableau 25 — Cinq basculements de valeurs (ancien → nouveau paradigme)

Dimension

Scénarios 1-2

Scénario 4 (régénératif)

Ce qui a de la valeur

Les flux monétaires (revenus, marge, CA)

Les capacités du système vivant — fertilité du sol, qualité de l'eau, confiance dans la filière Le territoire — communauté de vivants dont l'activité fait partie

L'échelle pertinente

L'entreprise, la filière, le marché mondial

L'indicateur de prospérité

PIB, croissance

Résilience écologique et sociale, santé des écosystèmes, bien-être

Le rôle de la comptabilité

Mesurer la production de richesses marchandes

Rendre visibles les capitaux naturel et humain et les investissements qui les préservent Membre d'une communauté territoriale qu'elle peut renforcer

Le rôle de l'entreprise

Maximiser le profit pour les actionnaires

La limite du scénario 4 : le rapport pense le triple impact mais son axe économique reste réduit aux seules structures de l'ESS (coopératives, associations, mutuelles). Les entreprises conventionnelles qui adoptent des pratiques régénératives n'y figurent pas. C'est précisément le chaînon que Nous Sommes Vivants vise à documenter : comment des entreprises de marché — pas seulement des coopératives — peuvent intégrer le triple impact dans leur modèle d'affaires et en démontrer la rentabilité. 7.4. Post-croissance et capacités du vivant La triple profitabilité converge avec — et prolonge — la pensée post-croissance. Parrique ( Ralentir ou périr , Seuil, 2022) pose la question : peut-on prospérer sans croissance du PIB ? La réponse régénérative est : oui, à condition de redéfinir ce qui croît. Ce ne sont pas les flux monétaires qui doivent croître, mais les capacités du système vivant — la fertilité du sol, la qualité de l'eau, la confiance dans la filière, la santé des communautés. C'est le passage du N3 (restaurer — ne pas dépasser les limites) au N4 (régénérer — renforcer les capacités). La théorie des contraintes de Goldratt ( The Goal , 1984) l'éclaire autrement : tout système est limité en capacité par au moins un élément — la contrainte ne doit être levée qu'en cas de volonté d'accroître la capacité du système. Ce qui est capital, c'est de prendre soin des capacités, de les faire prospérer. La décroissance est essentielle dans un monde fini. Mais elle est forcément sélective : des activités délétères à abandonner, des activités fondamentales à la vie à favoriser. C'est la capacité du système à subvenir aux besoins du collectif qui est au cœur de la notion de prospérité partagée. La post-croissance dit « arrêtons d'accumuler ». L'économie régénérative dit « faisons prospérer les capacités du vivant ». L'une est une condition, l'autre est une direction. Le rapport du Sénat (section 7.3) conforte cette lecture : son scénario 4, « communautés locales résilientes », propose exactement ce basculement — une économie ancrée dans les territoires où la prospérité se mesure à la santé du vivant, pas à la croissance du PIB. 7.5. Conditions d'applicabilité : pour qui ce cadre fonctionne La trajectoire de triple profitabilité suppose des conditions de départ que toutes les entreprises ne réunissent pas. Le cadre s'applique aux activités dont le lien au vivant est observable dans la chaîne de valeur — agriculture, alimentation, cosmétiques, textile, bois, matériaux biosourcés, tourisme de territoire — où la qualité du capital naturel et social conditionne directement la qualité de l'offre. Il est moins immédiatement opérant pour les activités dont la valeur est déconnectée du territoire et du vivant : extraction fossile, fast fashion à cycle court, produits ultra-transformés à bas coût, services financiers purement spéculatifs. Ce n'est pas un jugement moral — c'est un constat de structure : la boucle « pratiques régénératives → produits à survaleur → prospérité du territoire → renforcement des pratiques » requiert un produit qui porte la trace du lieu et du vivant dont il est issu. Le cadre suppose également une marge de manœuvre financière pour la transition : les coûts de conversion ne sont soutenables que si l'entreprise dispose d'un horizon d'investissement compatible. Il suppose enfin un minimum de levier sur la chaîne de valeur : une entreprise qui ne contrôle ni son sourcing ni sa distribution aura des difficultés structurelles à piloter la boucle vertueuse. Ces conditions ne sont pas des obstacles définitifs. Mais il serait malhonnête de présenter la triple profitabilité comme universellement et immédiatement accessible. L'ambition du cadre est de formaliser les conditions sous lesquelles il fonctionne — pas de promettre qu'il fonctionne partout. 7.6. Pourquoi la triple bottom line ne suffit pas L'approche dominante — la triple bottom line (Elkington, 1997) — pose trois piliers comme des objectifs concurrents à arbitrer. Cette logique d'arbitrage est structurellement incompatible avec la régénération. Konietzko, Das & Bocken (2023) établissent que les business models régénératifs se distinguent par un changement d'objectif : santé planétaire et bien-être sociétal, comptabilité multi-capitaux incluant la nature comme partie prenante. Nous Sommes Vivants formalise la triple profitabilité : non pas trois piliers en tension, mais trois capitaux en synergie — où le renforcement de l'un renforce structurellement les deux autres. Les Sigma Guidelines (2003), le Five Capitals Framework (Forum for the Future), Haldane et Clay (RSA, 2023) convergent : la régénération ne cherche pas le compromis mais la contribution simultanée et synergique aux capitaux naturels, sociaux et économiques.

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