ECONOMIE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 16 & VENDREDI 17 AVRIL 2026
tables et conditions climatiques extrêmes, ce qui permet d’alerter immédiatement les travailleurs ou les superviseurs. L’usage de drones ou de systèmes de vision intelligente peut aussi faciliter l’inspection de zones difficiles d’accès, réduisant l’exposition directe des travailleurs. Au-delà de la technologie, l’ap- port de l’IA réside aussi dans sa capacité à aider à la déci- sion. Elle permet aux services de santé au travail et aux entre- prises de prioriser les actions de prévention, d’optimiser les plans d’intervention et d’allouer les ressources là où les risques sont les plus élevés. F. N. H. : Selon certaines estimations internatio- nales, près de 2,9 millions de décès par an dans le monde sont liés au travail. Quelles leçons peut-on tirer de l’expérience inter- nationale sur l’usage de l’IA pour la prévention des risques, et comment ces bonnes pratiques pour- raient-elles être adaptées au contexte marocain ? Dr R. G. : Effectivement, l’OIT estime à environ 2,93 millions les décès annuels liés au tra- vail, dont la grande majorité due aux maladies professionnelles, représentant environ 5% du PIB mondial en pertes économiques. Les expériences internationales, notamment en Europe et en Amérique du Nord, montrent que l’IA excelle dans la détection en temps réel des dangers à tra- vers des caméras intelligentes contrôlant le port des moyens de protection individuels ou les coactivités dangereuses et dans l’analyse prédictive des risques psychosociaux ou ergono- miques. Des rapports de l’OIT et du centre d’expertise EU-OSHA (Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail) soulignent que l’automatisation et les systèmes de surveillance intelligents réduisent les expo- sitions aux tâches dangereuses tout en améliorant la formation via la réalité virtuelle. Pour le Maroc, l’adaptation passe par
tion numérique, sans créer de nouvelles fractures. L’IA restera un outil d’aide à la décision puissant, mais ne remplacera pas le médecin du travail. F. N. H. : Concrètement, quelles applications de l’IA sont déjà utilisées ou en cours de déploiement dans la médecine du travail ? Dr R. G. : Aujourd’hui, plusieurs applications de l’intelligence arti- ficielle sont déjà opérationnelles, voire en cours de déploiement, dans le domaine de la préven- tion des risques professionnels. Tout d’abord, l’analyse prédic- tive constitue un levier particu- lièrement prometteur. Des algo- rithmes permettent d’exploiter les historiques d’accidents, d’absentéisme ou encore des données issues de question- naires de bien-être, afin d’an- ticiper les situations à risque. Par exemple, il devient possible de détecter précocement des signaux faibles de burnout en croisant différentes sources d’in- formation. Ensuite, les objets connectés, ou wearables, offrent des pers- pectives concrètes sur le terrain. Il peut s’agir de montres ou de capteurs capables de mesurer la fréquence cardiaque, la pos- ture ou le niveau de fatigue, et d’émettre des alertes en temps réel. Ces dispositifs contri- buent à prévenir notamment les troubles musculosquelettiques ou les accidents liés à la som- nolence. Par ailleurs, les systèmes de surveillance des conditions de travail connaissent un déve- loppement rapide. Grâce à des
une approche progressive et inclusive. Il est souhaitable de commencer par des sites pilotes dans les grandes entreprises industrielles où l’infrastructure numérique est plus mature, for- mer les médecins du travail à ces outils, et intégrer des normes éthiques inspirées des recom- mandations de l’Unesco. Une collaboration public-privé per- mettrait de déployer ces solu- tions tout en tenant compte des contraintes locales, comme la taille des entreprises et le niveau de numérisation. F. N. H. : Le Maroc compte une forte proportion de travailleurs dans le sec- teur informel. Quels défis spécifiques cela pose-t-il pour l’intégration de solu- tions d’IA en médecine du travail ? Dr R. G. : Le secteur informel, qui représente une part significa- tive de l’emploi au Maroc, consti- tue à la fois un enjeu majeur et un véritable défi en matière de prévention des risques profes- sionnels. Ce défi est d’abord structurel. En effet, une grande partie des travailleurs échappe encore à la couverture de la médecine du travail, les données sont souvent fragmentées, voire inexistantes, et les infrastruc- tures numériques restent inéga- lement développées, notamment dans les zones rurales. Or, l’intelligence artificielle repose fondamentalement sur la disponibilité de données fiables, structurées et traçables. Dans
le secteur informel, la faible tra- çabilité des expositions profes- sionnelles limite considérable- ment la capacité à développer des outils prédictifs pertinents et adaptés à notre contexte maro- cain. À cela s’ajoutent d’autres enjeux importants, tels que le coût financier, la formation des acteurs de terrain et le risque réel d’accentuer les inégalités en excluant les populations les plus vulnérables de ces innovations. Face à ces défis, l’approche ne peut être que progressive, prag- matique et inclusive. Il est essen- tiel de développer des solutions adaptées au contexte local. Par exemple à travers des applica- tions mobiles simples et acces- sibles, qui permettent de collec- ter des données de base sur les conditions de travail. Ou encore via des partenariats avec les associations professionnelles et les structures de proximité, qui jouent un rôle clé dans l’organi- sation du secteur informel. Par ailleurs, des dispositifs techno- logiques à faible coût, tels que des capteurs basiques couplés à des plateformes d’analyse à dis- tance, pourraient constituer une première étape vers une meil- leure surveillance des risques. L’idée est d’intégrer progressi- vement le secteur informel dans cette dynamique de transforma-
Pour les entreprises, l’intégration de ces technologies représente un levier important de maîtrise des coûts liés aux accidents du travail et aux maladies professionnelles.
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