ECONOMIE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 16 & VENDREDI 17 AVRIL 2026
l’IA augmente les capacités du médecin, lui permettant de se recentrer sur l’accompagnement personnalisé et la prévention collective. À terme, elle transfor- mera la pratique en la rendant plus efficace, sans la substituer. F. N. H. : Peut-on envisa- ger à moyen terme une généralisation de l’IA dans la médecine du travail, et quels en seraient les prin- cipaux bénéfices pour les entreprises et les travail- leurs ? Dr R. G. : À moyen terme, sur un horizon de 5 à 10 ans, une généralisation progressive est envisageable à condition d’in- vestir dans les infrastructures numériques, la formation des professionnels et un cadre régle- mentaire adapté (inspiré de l’AI Act et des recommandations de l’Unesco). Le Maroc, déjà engagé dans la numérisation, peut s’appuyer sur ses avancées dans l’industrie automobile et les technologies pour déployer des solutions locales. Les bénéfices attendus sont mul- tiples et concernent l’ensemble des acteurs. Pour les entreprises, l’intégration de ces technologies représente un levier important de maîtrise des coûts liés aux accidents du travail et aux maladies profes- sionnelles. Selon les estimations de l’OIT, ces derniers engendrent un coût économique global avoisinant 4% du PIB mondial. Au-delà de cet impact financier, ces solutions contribuent égale- ment à améliorer la productivité, notamment grâce à la réduction de l’absentéisme et au renfor- cement de la conformité aux normes de sécurité. Pour les travailleurs, les gains sont tout aussi importants. Il s’agit de garantir des environ- nements de travail plus sûrs, de favoriser un suivi plus individua- lisé et de permettre une détec- tion précoce des risques et des pathologies professionnelles, avec à la clé une amélioration tangible de la qualité de vie au travail. ◆
Avec près de 45.000 accidents du travail chaque année au Maroc, l’IA permet d’anticiper les risques et de renforcer une prévention plus ciblée et proactive.
taux tels que la minimisation des données collectées, ainsi que leur anonymisation ou pseudo- nymisation systématique, afin de réduire les risques d’atteinte à la vie privée. Sur le plan réglementaire, les réflexions en cours au Maroc autour d’un cadre dédié à l’éthique de l’intelligence arti- ficielle s’inscrivent dans une dynamique internationale. À titre d’exemple, le règlement sur l'in- telligence artificielle de l'Union européenne classe les systèmes appliqués à la santé au travail parmi les systèmes dits «à haut risque». Cela implique des exi- gences strictes en matière de transparence, d’explicabilité des algorithmes et de supervision humaine. Dans ce contexte, le rôle du médecin du travail demeure cen- tral. Il reste le garant de la confi- dentialité et de l’usage éthique des données. Concrètement, les informations collectées doivent être exclusivement dédiées à la prévention des risques, avec des accès rigoureusement contrôlés, des dispositifs de traçabilité et des audits réguliers pour éviter toute dérive. Par ailleurs, cette approche s’appuie sur des référentiels internationaux solides, notam- ment les principes portés par l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture - trans- parence, non-discrimination, responsabilité-), ainsi que ceux de l'OCDE (Organisation de coo- pération et de développement
caméras intelligentes et à des capteurs connectés, il est pos- sible de détecter des anomalies dans l’ambiance du travail, telles que des niveaux de bruit éle- vés, la présence de gaz ou des variations de température, mais aussi le non-respect du port des équipements de protection indi- viduelle. Certaines expérimenta- tions industrielles rapportent des niveaux de fiabilité dépassant 95%. Des solutions concrètes, comme le système de la détec- tion de piétons sur les chan- tiers, ou encore des plateformes d’analyse ergonomique basées sur la vision par ordinateur, illustrent bien ces avancées. Ces technologies, déjà large- ment utilisées dans certains sec- teurs industriels en Europe et en phase d’expérimentation dans plusieurs sites au Maroc, consti- tuent un appui précieux pour la prévention. Il est toutefois essen- tiel de souligner qu’elles ne rem- placent pas le jugement humain, mais viennent au contraire le compléter et le renforcer dans une logique d’aide à la décision. F. N. H. : Comment conci- lier l’usage de l’IA avec l’éthique et la confidentia- lité des informations des salariés ? Dr R. G. : La conciliation entre l’usage de l’intelligence artifi- cielle et la protection des don- nées repose avant tout sur une approche dite «éthique by design». Cela signifie que dès la conception des systèmes, on intègre des principes fondamen-
économiques), qui encadrent le développement d’une IA digne de confiance. Au Maroc, l’enjeu est donc de renforcer le cadre juridique exis- tant tout en accompagnant la montée en compétences des acteurs. Cette double démarche permettra de prévenir les risques de surveillance intrusive, tout en tirant pleinement parti des béné- fices de l’intelligence artificielle au service de la santé et de la sécurité au travail. F. N. H. : L’intelligence arti- ficielle peut-elle, à terme, remplacer certaines mis- sions du médecin du tra- vail, ou restera-t-elle un simple outil d’aide à la décision ? Dr R. G. : Je pense que l’IA res- tera un outil d’aide à la décision puissant, mais ne remplacera pas le médecin du travail. Elle excelle dans l’analyse de don- nées massives, l’automatisation de tâches répétitives (génération de rapports, priorisation de dos- siers) et la détection de patterns. Cependant, le rôle humain qui consiste au jugement clinique, empathie, évaluation contex- tuelle et responsabilité déonto- logique, demeure irremplaçable. Les experts internationaux (OIT, INSERM) insistent sur le fait que
Le secteur informel, qui représente une part significative de l’emploi au Maroc, constitue à la fois un enjeu majeur et un véritable défi en matière de prévention des risques professionnels.
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