"$56"-*5 4r/&84 LA CRÉATION D’UN SERVICE D’ESPIONNAGE À L’ÉTRANGER DOIT ÊTRE EXAMINÉE AVEC LUCIDITÉ JIM BRONSKILL La Presse Canadienne
Une nouvelle étude affirme que l’es- pionnage est une affaire extrêmement sérieuse, et que les responsables poli- tiques canadiens devraient y réfléchir à deux fois avant de mettre en place un service d’espionnage à l’étranger. Cet article, rédigé par Alan Barnes et Geoff St. John, deux anciens responsables des services de renseignement canadiens, constate qu’aucun Canadien ne sait com- ment fonctionne réellement l’espionnage. «Aucun Canadien ne sait comment l’es- pionnage fonctionne réellement, constatent les auteurs. Les idées romantiques et sim- plistes prédominent. Ceux qui sont décon- certés — ou trompés — par les fictions de la littérature et du cinéma auraient tout intérêt à découvrir comment l’espionnage se pratique réellement.» Cet article est publié ce mois-ci sur le site web du Policy Insights Forum, la branche de recherche du cabinet de lobbying Samuel Associates. Il paraît alors que la Commis- sion parlementaire de la sécurité nationale et du renseignement examine les capacités du Canada en matière de collecte de ren- seignements à l’étranger. M. Barnes, qui a travaillé comme analyste et responsable au sein de la communauté du renseignement canadienne pendant plus de 25 ans, est chercheur principal à MB/PSNBO1BUFSTPO4DIPPMPG*OUFSOBUJPOBM Affairs de l’Université Carleton, à Ottawa. M. St. John, ancien membre de la Direction du renseignement des Forces canadiennes, est directeur du programme d’études sur la sécurité nationale au Policy Insights Forum. S’appuyant sur leur propre expérience et sur la littérature spécialisée, les auteurs ont tenté d’aller au-delà des arguments habi- tuels concernant la création d’une agence d’espionnage pour examiner ce que font réel- lement ces services, ainsi que l’ensemble des facteurs que les responsables politiques doivent prendre en compte. Les auteurs remettent en cause la représentation des exploits d’espions fic- tifs, comme James Bond, soulignant que les agents du renseignement mènent un travail patient et minutieux pour recruter des sources à l’étranger. «Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de toute la fiction d’espionnage n’est que pure camelote, jugent les auteurs de l’article. Seules quelques œuvres de fiction ont une quelconque valeur. Celles de John le Carré en sont les meilleurs exemples, mais même les professionnels ont trouvé à redire à certaines de ses descriptions. Les exploits de l’agent 007 d’Ian Fleming relèvent de la pure fantaisie. Les films de James Bond ne sont pas des documentaires.» L’espionnage, c’est-à-dire la collecte clandestine d’informations par des individus, implique des actes hostiles et secrets visant à découvrir des informations qui, sans cela, resteraient inconnues — des actions qui enfreignent les lois du pays où les agents opèrent, note l’article. Les auteurs distinguent les officiers de renseignement professionnels des agents qu’ils recrutent à l’étranger pour débusquer des secrets.
Vue aérienne du siège de la CIA à Langley, en Virginie, le 24 juillet 2023. AP/Pablo Martinez Monsivais
des renseignements étrangers — c’est-à- dire des informations sur les activités, les capacités et les intentions de personnes, d’organisations et d’États étrangers — uni- quement sur le territoire canadien, et non à l’étranger. Depuis la fin de la Seconde Guerre mon- diale, le Canada a régulièrement envisagé de créer sa propre version de la CIA améri- caine ou du Secret Intelligence Service du Royaume-Uni, mieux connu sous le nom de MI-6. La question fondamentale est de savoir à quoi servirait une agence d’espionnage canadienne, demandent ces experts. Souvent, cette question passe au second plan face à l’enthousiasme suscité par la simple idée de disposer d’une agence d’espionnage, déplorent-ils. «Au contraire, la discussion devrait commencer par identifier le besoin fonda- mental — “Le Canada a un besoin vital d’informations sur X qui ne peuvent être obtenues que par l’espionnage” — avant d’aborder les questions pratiques liées à la création effective d’une nouvelle agence à cette fin», rapporte l’article. La révélation d’opérations d’espionnage canadiennes aurait des répercussions diplo- matiques, politiques et économiques, pré- viennent également les auteurs. Le ministre des Affaires étrangères et les diplomates canadiens devraient gérer les retombées et tenter de limiter l’impact sur les intérêts du Canada, mentionne l’article. «Dans certains cas, la riposte diploma- tique pourrait se limiter à l’expulsion de diplomates. Toutefois, les répercussions pourraient être plus graves si le pays
«Imaginez que vous dirigiez un service de renseignement chargé de découvrir ce que disent les généraux de haut rang au sujet d’une invasion d’un pays voisin, suggère l’article. Dans la version hollywoodienne, l’un de vos agents de renseignement s’infiltrerait dans la réunion et rendrait compte de ce qui y a été dit. C’est une pure absurdité. Les obstacles sont insurmontables», écrivent-ils. Même si l’on pouvait affecter un agent disposant du profil adéquat et d’une maî- trise parfaite de la langue — et même s’il parvenait à s’introduire dans la réunion —, il serait immédiatement démasqué, ajoutent les auteurs. j/PO JMWBVUCJFONJFVY CJFONJFVY encore, qu’un des généraux vous raconte ce qui s’est dit. Il vaut de loin mieux amener l’un d’entre eux à trahir, ou peut-être le secrétaire chargé de prendre les notes, ou encore un fonctionnaire qui reçoit les comptes-rendus de la réunion, pour savoir ce qui s’est passé.» Le Canada dispose déjà de quelques yeux et oreilles à travers le monde. Le Centre de la sécurité des télécom- munications, l’agence canadienne de cyberdéfense, recueille des renseignements étrangers par des moyens électroniques. Affaires mondiales Canada fournit des rap- ports diplomatiques, tandis que l’armée recueille des renseignements spécifiques à la défense. Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) est autorisé à recueil- lir des renseignements au Canada et à l’étranger concernant les menaces pour la sécurité nationale, telles que le terrorisme et l’espionnage. Il est autorisé à recueillir
étranger ciblé par les espions canadiens était par ailleurs considéré comme un allié.» Les auteurs affirment qu’il est très difficile de mener à bien des opérations d’espionnage. «Cela ne peut réussir qu’avec beaucoup de détermination politique, des cibles stra- tégiques bien choisies, la volonté et la capa- cité d’agir sur la base de renseignements, des tactiques rigoureuses et des agents d’espionnage soigneusement sélectionnés et extrêmement bien formés», écrivent-ils. «Même dans ce cas, l’espionnage ne per- mettra peut-être pas de dévoiler les secrets les plus sombres d’un ennemi. Il n’y a tout simplement aucune garantie. Mais s’il fonc- tionne bien, la valeur des renseignements obtenus peut dépasser considérablement ses coûts et ses risques.» Le «coût d’opportunité» d’une agence d’espionnage canadienne doit être soigneu- sement pris en compte, a déclaré M. Barnes à La Presse Canadienne. «Investir dans les capacités d’analyse du renseignement, actuellement négligées au Canada, serait probablement plus rentable pour renforcer la capacité du pays à se forger une opinion indépendante sur les dévelop- pements internationaux que de collecter davantage d’informations secrètes au prix de risques et de dépenses considérables», dit-il. Ottawa ne devrait créer une agence d’es- pionnage à l’étranger que si elle a l’intention d’en faire un organisme hautement efficace, souligne M. St. John. «Une agence inefficace serait une source d’embarras pour le Canada et un éléphant blanc coûteux.»
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