FNH N° 1112

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JEUDI 8 JUIN 2023 FINANCES NEWS HEBDO

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Lecture

◆ Les livres nous arrachent au triste enfermement de la vie privée, au cycle désespérant du travail et des loisirs et à la planétarisation des divertissements. C’est pour cela qu’ils sont vitaux. Quand les mots se taisent, la vie s’efface

la fréquentation des livres. Cette thèse repose non sur une idée abstraite, mais

tion. Pour Kafka, « un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ». Elsa Moranté demande au livre la grâce difficile de répondre à nos questions les plus désespérées et les plus confuses, Francis Bacon ne goûte que les «classiques», parce qu’ils savent infuser lentement leurs saveurs en nous. Cyril Connoly fréquente exclusi- vement les chefs-d’œuvre. Pour autant, convient-il de mettre au rebut les mauvais livres ? Non, proteste Emile Faguet, qui juge qu’il n’est pas inutile de retremper son goût pour les hommes d’es- prit dans le commerce des imbéciles. La haine d’un sot livre a son prix si elle ravive en nous l’amour et la soif de ceux qui sont bons. Et cet amour-là est aussi ines- timable que le temps de lire est précieux, dans la mesure où il est toujours, nous dit Daniel Pennac, du temps volé. Tout comme le temps d’écrire, ou le temps d’aimer. ◆

sur l’évidence sensible qu’il y a une douleur de la vie sans les livres. Ceux à qui les livres ont manqué, il leur manque- ra toujours la pensée,

Le temps de lire, c’est du temps volé, comme le temps d’aimer…

l’expérience élargie, la vie qui s’ouvre, où circulent les vivants et les morts. Le don des morts aux vivants Les morts ? Parce que, dans les livres, ce sont les générations disparues qui s’offrent à nous guider par l’imagination et le rêve. « Toi qui viendras lorsque je n’entendrai plus les bruits de la terre et que mes lèvres ne boiront plus sa rosée. Toi, qui, plus tard, peut- être, me liras. C’est pour toi que j’écris ces pages, car tu ne t’étonnes peut-être pas assez de vivre, tu n’admires pas comme il faudrait ce miracle étourdissant qu’est la vie », apostrophait André Gide. Que lire ? Telle est la ques-

sont la vie même, mais précise Danièle Sallenave, métamorphose, éclairée, enrichie. « Chaque livre est une aventure qui me mène devant un moi-même étran- ger qui est plus moi que moi », écrit Edmond Jabès. Dans son essai intitulé « Le don des morts », Danièle Sallenave soutient une thèse à laquelle il est diffi- cile de ne pas souscrire : l’unité et la profondeur de toute vie sont dans l’appui et la force que lui donne

H enri, le prota- goniste des «Silences du libraire», roman de Marie-Pascale Laurent paru chez Denoël, a commencé à lire si jeune pour s’évader, pour se sous- traire à ce qui l’ennuyait ou l’inquiétait. Devenu adulte, cet amant tourmenté de la littérature acheta une librai- rie à la seule fin d’assouvir sa passion de la littérature. Dès lors, il se coupa du monde réel et s’emmura dans celui de l’émotion inventée. Nul ne saurait prendre exemple sur Henri, tant sa claustration dans son obsession le conduit à se détourner de la vie. Or, les livres ne sont nullement un refuge contre la vie. Ils Par R. K. Houdaïfa

Les livres ne sont nul- lement un refuge contre la vie. Ils sont la vie même.

Lire, c’était la sécurité, l’isolement. Ça a toujours été ça pour moi, je me jette toujours sur les livres comme sur un refuge. La nuit, quand j’ai des insomnies. A haute voix dans ma tête. Je lis en écoutant les mots. Quand j’écris aussi, j’entends les mots. L’écriture, c’est d’abord un texte que j’écoute. J’écris et je prononce en même temps. Il faut que m’entende. Nathalie Sarraute Lire, c’est s’isoler

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