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FINANCES NEWS HEBDO

JEUDI 30 JUILLET 2026

valeur que parce qu'elle a été délibérément capitalisée. La géographie ne produit rien par elle-même : c'est l'articulation entre la position et les instruments qui la monétisent, Tanger Med qui convertit le détroit en pla- teforme logistique mondiale, le réseau d'ac- cords de libre-échange (Union européenne, États-Unis, Agadir, ZLECAf) qui convertit la position en accès à plus de deux milliards de consommateurs, Casablanca Finance City qui convertit l'entre-deux en place de com- mandement régional, l'Initiative atlantique offrant aux pays du Sahel un accès à l'océan qui convertit la façade maritime en influence continentale. À cette géographie physique s'ajoute une géographie culturelle : le trilin- guisme des élites, la familiarité simultanée avec les mondes européen, arabe et africain, et une diaspora de plus de cinq millions de personnes qui transfère annuellement plus de 115 milliards de dirhams, première source de devises du pays et pont cognitif perma- nent avec les économies avancées. En termes théoriques, le Maroc illustre la conversion d'une rente de situation en avan- tage construit : la position n'est plus subie comme périphérie de l'Europe mais exploitée comme centralité d'un espace euro-africain en formation. La co-organisation de la Coupe du monde 2030 avec l'Espagne et le Portugal en est la consécration symbolique, premier événement planétaire organisé conjointe- ment par les deux rives du détroit. F. N. H. : Le Maroc est stable contrai- rement à d'autres pays. Cela attire-t-il vraiment les investissements ? M. H. : La stabilité institutionnelle maro- caine, continuité monarchique, prévisibilité des orientations stratégiques par-delà les alternances gouvernementales, sécurité maintenue dans une région en turbulence, fonctionne économiquement comme un actif: elle abaisse la prime de risque exigée par les investisseurs, allonge leur horizon temporel et autorise des engagements irréversibles. Un constructeur automobile qui immobilise des milliards dans une usine, un fonds d'in- frastructure qui finance un port sur trente ans, un consortium énergétique qui réserve un foncier pour un demi-siècle n'achètent pas seulement des coûts de facteurs com- pétitifs. Ils achètent la probabilité que les règles du jeu de l'année trente ressemblent à celles de l'année une. Le retour du Royaume dans la catégorie Investment grade en 2025, la souscription massive de ses émissions obligataires internationales et la progres- sion régulière des investissements directs étrangers en constituent la validation par les

tingue par la conservation d'un contrôle national sur ses actifs stratégiques et par une projection capitalistique propre vers son continent, dimension dont l'économie vietnamienne, plus intensément intégrée mais plus dépendante des donneurs d'ordre, demeure dépourvue. La comparaison avec la Turquie révèle un contraste de méthode : là où Ankara a adossé son ambition sou- veraine à une base industrielle nationale ancienne et à un vaste marché intérieur, au prix d'une instabilité macro-financière récur- rente, Rabat a privilégié l'orthodoxie moné- taire et la crédibilité extérieure, acceptant un développement plus lent mais moins volatil. Enfin, au regard des économies de natio- nalisme des ressources, l'Indonésie et son interdiction d'exporter le nickel brut, le Chili et sa stratégie du lithium, le Maroc pratique une variante plus coopérative de la même logique : plutôt que de restreindre l'accès à sa ressource, il en remonte la chaîne de valeur tout en la convertissant en instrument d'influence Sud-Sud. De cette mise en pers- pective se dégage la spécificité marocaine : une souveraineté qui ne repose ni sur la rente, ni sur la taille du marché intérieur, ni sur la coercition commerciale, mais sur la combinaison, rare parmi les économies intermédiaires, d'une position géographique capitalisée, d'une stabilité institutionnelle monétisée et d'une constance stratégique inscrite dans le temps long. Enfin, la souveraineté économique n'est jamais acquise. C’est un processus. Celle du Maroc a franchi en vingt-sept ans le seuil qui sépare les économies qui subissent la mondialisation de celles qui la négocient. Le prochain quart de siècle dira si elle franchit le second seuil, celui qui sépare les économies qui négocient la mondialisation de celles qui contribuent à en écrire les règles. ◆

Le critère décisif de la souveraineté n'est pas l'autosuffisance totale, mais la capacité à encaisser des ruptures d'approvisionnement sans effondrement systémique.

marchés. Il faut cependant conclure ce point par la mise en garde qui en fait une analyse et non un plaidoyer : la stabilité n'est un actif durable que si elle est inclusive. Les vul- nérabilités sociales documentées (chômage des jeunes, inégalités territoriales, secteur informel, stress hydrique affectant le monde rural), constituent le passif latent de cet actif. La soutenabilité de la stabilité marocaine dépendra de la capacité du modèle à diffuser vers le corps social les gains de la souverai- neté économique qu'il a construite au som- met. C’est tout l'enjeu du chantier de l'État social engagé depuis 2021, dont l'évaluation constitue un agenda de recherche en soi. F. N. H. : Que révèle la comparaison internationale de la souveraineté éco- nomique marocaine ? M. H. : La singularité du modèle maro- cain ressort avec netteté de la compa- raison internationale. À la différence des pétromonarchies du Golfe, dont la souve- raineté économique repose sur la conver- sion financière d'une rente d'hydrocarbures, fonds souverains, diversification par acqui- sition, le Maroc a dû construire la sienne sans rente énergétique, par l'accumulation patiente d'actifs productifs et logistiques; sa rente phosphatière, loin d'être thésaurisée, a été réinvestie en capacités industrielles et cognitives. Face au Vietnam, archétype de l'insertion manufacturière dans les chaînes de valeur asiatiques, le Maroc présente une trajectoire analogue d'industrialisation par l'investissement étranger. Mais il s'en dis-

 L'automobile constitue depuis plusieurs années le 1 er poste d'exportation du Royaume, avec près de 15 milliards d'euros en 2024.

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