FNH N° 1232

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FINANCES NEWS HEBDO

JEUDI 23 AVRIL 2026

SPÉCIAL AGRICULTURE

Souveraineté alimentaire

Le Maroc face au piège structurel des intrants Derrière l’augmentation continue des importations agricoles, se dessine une fragilité plus profonde que la simple insuffisance productive : celle d’un modèle agricole fortement dépendant des intrants importés. Dans un contexte marqué par les chocs climatiques, les tensions géopolitiques et la volatilité des marchés internationaux, la souveraineté alimentaire du Maroc ne se joue plus uniquement dans sa capacité à produire, mais dans son aptitude à maîtriser l’ensemble de sa chaîne de valeur agricole.

L

Par M. Benchekroun

e modèle agricole marocain se trouve aujourd’hui à un point d’inflexion straté- gique. Derrière les performances à l’export et les avancées en matière de modernisa- tion, les fondamentaux de la sécurité alimen- taire révèlent une dépendance structurelle de plus en plus marquée aux importations de produits agricoles essentiels. Les volumes importés témoignent d’une dépendance croissante à des produits de base essentiels à l’équilibre alimentaire national. Plus de 6 millions de tonnes de blé tendre sont importées chaque année, soit environ 174 kilogrammes par habitant, pour une facture dépassant 17,8 milliards de dirhams. À cela s’ajoutent 2,7 millions de tonnes de maïs (6,6 milliards de dirhams), 2,2 millions de tonnes de tourteaux d’oléa- gineux (près de 7 milliards de dirhams), ainsi que des volumes en forte hausse de lait en poudre, passés de 6.500 tonnes en 2019 à près de 37.000 tonnes aujourd’hui. La dépendance est encore plus marquée pour certains produits stratégiques, notam- ment les huiles végétales, dont les impor- tations ont atteint un niveau record de 8,1 milliards de dirhams en 2022 sous l’effet

combiné de l’inflation mondiale et de la vola- tilité des marchés. Le sucre, le thé, le café ou encore le bétail vivant complètent cette facture alimentaire de plus en plus lourde. Ces données traduisent une réalité structu- relle : le Maroc ne couvre qu’environ 28% de ses besoins en céréales, 27% de sa consommation en huiles végétales et moins de 20% de ses besoins en sucre. Or, ces trois catégories concentrent à elles seules près de 80% de l’apport calorique national. Cette configuration place le Royaume dans une situation de vulnérabilité structurelle face aux fluctuations des marchés interna- tionaux, aux tensions géopolitiques et aux ruptures potentielles des chaînes d’appro- visionnement. Vulnérabilité productive systémique Dans ce contexte, la question de la souve- raineté alimentaire ne peut plus être abor- dée uniquement sous l’angle des volumes produits. Elle renvoie à une problématique plus profonde : celle de la dépendance aux intrants agricoles, qui conditionnent la capa- cité même du pays à produire, transformer et sécuriser son approvisionnement alimen- taire. L’agriculture marocaine repose en effet sur une base largement exogène. Sur le plan énergétique, elle mobilise environ 13,4% de la consommation nationale, dépendante en grande partie des importations d’éner-

gies fossiles. Sur le plan technologique, les équipements agricoles - tracteurs, systèmes d’irrigation, salles de traite - sont majoritai- rement importés, avec des flux dépassant le milliard de dirhams par an selon les données de l’Office des changes. Mais c’est au niveau des intrants chimiques que la vulnérabilité est la plus marquée. Les engrais, dont les prix ont connu des fluc- tuations extrêmes au cours des dernières années, illustrent parfaitement cette exposi- tion. L’urée est ainsi passée de 812 dollars la tonne en 2022 à moins de 400 dollars en 2023, tout en restant sensiblement au- dessus des niveaux pré-pandémiques. Ces variations, fortement corrélées aux tensions énergétiques mondiales, sont amplifiées par les perturbations géopolitiques, notamment autour de points de passage stratégiques comme le détroit d’Ormuz, qui conditionne une part essentielle des flux énergétiques mondiaux. À cette dépendance chimique s’ajoute une dépendance génétique structurelle. Le sec- teur de l’élevage bovin, en particulier, repose sur des importations régulières de génisses laitières pouvant atteindre 30.000 têtes par an en période favorable. Cette dépendance s’explique notamment par les faibles rende- ments des races locales, dont la production laitière moyenne reste inférieure à 1.000 litres par vache et par an.

Plus de 6 millions de tonnes de blé tendre sont importées chaque année, soit environ 174 kilogrammes par habitant, pour une facture dépassant 17,8 milliards de dirhams.

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