SOCIÉTÉ
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 25 JUIN 2026
de 90 % des cultivateurs poten- tiels resteront exposés au mar- ché illicite, et l’objectif social de la réforme demeurera inachevé. F. N. H. : Les agriculteurs ont-ils adhéré à cette initia- tive et a-t-on pu remédier à la problématique des per- sonnes recherchées ? C. E. K. : L’adhésion des agricul- teurs est réelle, mais elle reste pro- gressive et incomplète. Beaucoup de cultivateurs ont compris que le cadre légal peut leur offrir une sécurité juridique, une visibilité économique et une sortie de la clandestinité. Le développement des coopératives et l’augmentation du nombre d’agriculteurs autorisés vont dans ce sens. La grâce royale accordée à 4.831 personnes condamnées, pour- suivies ou recherchées dans des affaires liées à la culture du canna- bis a constitué, à mon avis, un tour- nant majeur. Elle a levé une partie de la peur qui empêchait certains agriculteurs d’intégrer le dispositif légal. Elle a également envoyé un signal politique fort. La réforme ne vise pas seulement à créer un nou- veau secteur économique. Elle vise aussi à réconcilier les populations concernées avec la légalité. À cet égard, il faut souligner le rôle particulier de la Direction générale de la sûreté nationale, qui a été, à mon avis, l’administration ayant le plus concrètement et le plus visi- blement traduit la portée humaine et sociale de cette grâce royale. La DGSN ne s’est pas limitée à une approche administrative classique. Elle a organisé, à partir de sep- tembre 2024, une vaste campagne de délivrance et de renouvellement des cartes nationales d’identité électronique dans plusieurs zones montagneuses et reculées des provinces de Taounate, Taza et Al Hoceima, au profit notamment des petits cultivateurs de cannabis bénéficiaires de la grâce royale. Cette initiative est très importante, car la carte nationale d’identité n’est pas un simple document adminis- tratif. Elle constitue aujourd’hui une porte d’accès à la vie publique, aux services sociaux, aux presta- tions numériques, aux démarches administratives et, plus largement, à une existence juridique normale.
ment comme des zones de pro- duction du cannabis, mais comme des zones montagneuses ayant des besoins spécifiques en matière de routes, d’eau, de santé, d’école, de formation, d’emploi, de services publics, d’infrastructures numé- riques et de valorisation écono- mique locale. C’est pourquoi il faut aller plus loin et envisager un cadre juri- dique spécifique pour les zones montagneuses. Le Maroc dispose d’une loi relative au littoral et de programmes ciblés pour certains espaces territoriaux. Il serait donc cohérent de réfléchir à une loi- cadre ou à un statut juridique des régions montagneuses, permettant de traiter leurs contraintes particu- lières, notamment l’enclavement, la précarité, la difficulté d’accès aux services publics, la fragilité des ressources naturelles et la faiblesse des alternatives économiques. Dans les régions du kif, une telle loi ou un tel cadre spécifique aurait une portée très importante. Elle permettrait de sortir d’une lecture strictement sécuritaire ou agricole de ces territoires, pour les inscrire dans une logique de justice terri- toriale. La question n’est pas seu- lement de savoir comment léga- liser une culture, mais comment réintégrer durablement des régions entières dans le développement national. Les activités alternatives sont également nécessaires pour les agriculteurs qui ne seront pas intégrés immédiatement dans la filière légale, ou qui ne souhaiteront pas y rester. Elles permettent d’évi- ter que les populations non inté- grées retournent automatiquement vers le marché illicite. En conclusion, la réforme maro- caine constitue une avancée importante et courageuse. Elle a permis de poser les bases d’un secteur légal, contrôlé et traçable. Mais son succès dépendra de sa capacité à répondre à cinq défis : intégrer réellement les agriculteurs, réduire effectivement le marché illi- cite, ouvrir un débat public sérieux sur la légalisation encadrée du cannabis récréatif, faire bénéficier les régions du kif des nouveaux programmes de développement territorial intégré et adopter une approche juridique spécifique aux zones montagneuses. ◆
Dans la région du rif, les activités alternatives comme l’élevage sont à encourager et à développer.
En permettant à ces personnes de régulariser leur situation documen- taire sans devoir se déplacer sur de longues distances, la DGSN a donné un contenu concret à l’esprit de la grâce royale. Elle a permis à ces citoyens de sortir de la peur, de l’isolement et de la marginalité administrative. Il faut aussi relever la dimension ter- ritoriale et humaine de cette inter- vention. Le fait d’envoyer des uni- tés mobiles dans des communes et douars montagneux signifie que l’administration n’a pas attendu que les citoyens viennent vers elle. Elle est allée vers eux. Dans le cas des cultivateurs récemment graciés, ce geste a une portée symbolique forte. Il marque le passage d’une relation fondée sur la crainte de la poursuite à une relation fondée sur la reconnaissance, la proximité et la réintégration. Cependant, cette problématique n’est pas totalement réglée. La grâce royale et l’accompagnement administratif ont ouvert une porte, mais l’intégration économique demande du temps. Un agricul- teur ne quitte durablement le cir- cuit illicite que si le circuit légal lui garantit une rémunération correcte, des paiements réguliers, des pro- cédures simples, une protection contre les abus des intermédiaires et des perspectives économiques stables. Il ne faut pas oublier que pen- dant des décennies, ces zones ont été prises dans une contradiction profonde. Une culture largement tolérée socialement, mais juridi- quement réprimée. Le nouveau cadre légal doit donc réparer cette
contradiction, non pas uniquement par la sanction ou par l’autorisation, mais par une véritable politique de réintégration juridique, sociale et économique. F. N. H. : Faudrait-il maintenir les activités alternatives à la culture du cannabis ? C. E. K. : Oui, absolument. Les activités alternatives doivent être maintenues et même renforcées. La légalisation partielle du cannabis ne peut pas être l’unique réponse au développement des zones concer- nées. Toutes les familles rurales ne pourront pas vivre durablement de la seule filière du cannabis, même légale. Il faut éviter de remplacer une dépendance illicite par une dépendance légale. L’objectif doit être la diversification économique réelle des territoires historiquement liés à cette culture. Cela suppose de combiner la filière licite du can- nabis avec d’autres activités, agri- culture alternative, valorisation des produits du terroir, tourisme rural, économie sociale et solidaire, for- mation professionnelle, infrastruc- tures locales et industrie de trans- formation. À mon avis, les régions du kif doivent aussi être placées au cœur de la nouvelle génération des pro- grammes de développement ter- ritorial intégré. Ces territoires ne doivent pas être regardés unique-
La grâce royale accordée à 4.831 personnes condamnées, poursuivies ou recherchées
dans des affaires liées à la culture du cannabis a constitué, à mon avis, un tournant majeur.
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