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JEUDI 11 JUIN 2026

ment par produire des effets éco- nomiques et sociaux importants. Au-delà de la question éner- gétique, cette guerre concerne également les Européens sur le plan stratégique. Ils entretiennent depuis longtemps des relations économiques, politiques et sécu- ritaires étroites avec les pays du Moyen-Orient. C’est pourquoi la décision américaine de les tenir à l’écart du processus décisionnel apparaît comme une erreur. Les États-Unis auraient pu s’appuyer davantage sur leurs partenaires européens, dont les intérêts dans la région sont directement enga- gés. F. N. H. : L'Europe dispose-t- elle réellement des moyens politiques, diplomatiques et sécuritaires pour défendre ses propres intérêts au Moyen-Orient dans une crise de cette ampleur ? P. D. J. : Non. L’Union européenne ne dispose pas aujourd’hui des moyens politiques, diplomatiques ou militaires lui permettant de défendre seule ses intérêts au Moyen-Orient. Les compétences en matière de diplomatie et de sécurité restent essentiellement nationales. Les Européens peuvent toutefois mettre en place des coalitions ad hoc lorsque les circonstances l’exigent. Cela a notamment été le cas avec l’opération Atalante, destinée à lutter contre la piraterie dans l’océan Indien, ou encore avec l’opération Aspides en mer Rouge, visant à protéger la navi- gation commerciale contre les attaques menées dans la région. Mais ces initiatives restent ponc- tuelles et répondent à des besoins précis. Elles ne traduisent pas l’existence d'une véritable poli- tique européenne de défense ou de sécurité. L’Union européenne peut coor- donner certaines actions, mais elle ne dispose pas des moyens institutionnels lui permettant de décider ou d’agir de manière autonome sur les grandes ques- tions stratégiques. D’autant que les États membres demeurent profondément divisés sur la pers-

 Selon le FMI, si durabilité il y a du

conflit au Moyen- Orient, aggravée par un resser- rement des conditions financières, l’UE pourrait frôler la récession et enregistrer une inflation proche de 5%.

pective d’une politique étrangère et de défense commune. En l’absence d’un véritable pilier européen de défense, les Européens continuent d’agir prin- cipalement en fonction des choix et des intérêts de chaque État membre. F. N. H. : L'Europe a été fragilisée par la guerre en Ukraine. Le conflit au Moyen-Orient risque-t-il d'accélérer son déclasse- ment stratégique face aux États-Unis, à la Chine et aux puissances régionales émergentes ? P. D. J. : Les Européens paient aujourd’hui le prix de plusieurs décennies durant lesquelles ils ont largement délégué leur sécu- rité aux États-Unis. La France constitue une excep- tion relative puisqu’elle a conser- vé un outil de défense autonome, hérité notamment de la vision du général de Gaulle. Elle dispose de capacités industrielles, militaires et nucléaires qui lui assurent une certaine indépendance straté- gique. Mais de nombreux autres pays européens sont aujourd’hui engagés dans un effort de rattra- page. Face au retour des conflits de haute intensité, les États euro- péens ont pris conscience de leurs insuffisances capacitaires. C’est la raison pour laquelle plu- sieurs d’entre eux ont engagé

d’importants programmes de réarmement et augmenté signi- ficativement leurs dépenses de défense. Pour autant, l’Europe demeure confrontée à un problème de cohésion. Elle ne dispose pas d’une stratégie commune suffi- samment structurée pour peser face aux grandes puissances. Cette fragmentation affaiblit sa capacité d’influence dans les grands dossiers internationaux. Les États membres tentent aujourd’hui de renforcer leurs armées et de combler leurs retards, notamment dans le cadre des engagements pris au sein de l’OTAN. Mais cet effort nécessi- tera du temps et des ressources considérables, dans un contexte où plusieurs pays sont déjà forte- ment endettés. Plus largement, les Européens ont longtemps vécu dans l’idée que les conflits majeurs appar- tenaient au passé. Le retour de la guerre sur le continent avec l’Ukraine, puis les tensions au Moyen-Orient, les obligent désor- mais à repenser profondément leur posture stratégique. Cette prise de conscience est réelle, mais la transformation des outils de défense européens reste

encore largement inachevée.

F. N. H. : La marginalisation actuelle de l'Europe vous paraît-elle réversible ? P. D. J. : Le principal problème est que les Européens disposent aujourd’hui de peu de leviers pour s’opposer à cette marginalisation. L’Union européenne ne parle pas d’une seule voix sur les grandes questions stratégiques. Chaque État conserve sa propre politique étrangère et ses propres priori- tés. Les divergences observées sur le conflit actuel en sont une illustration. Certains pays sou- tiennent davantage les positions américaines, tandis que d’autres adoptent une posture plus pru- dente. Cette absence d’unité réduit considérablement la capacité des Européens à peser face aux États-Unis. Elle les place dans une situation de faiblesse au moment où Washington affirme de plus en plus ouvertement ses propres intérêts stratégiques. Au-delà de cette crise, les Européens sont confrontés à un défi plus profond : celui de leur capacité à retrouver une dyna- mique politique, économique et stratégique propre. À défaut d'en- gager les transformations néces- saires pour renforcer leur cohé- sion et leur autonomie, ils risquent de voir leur influence continuer à s'éroder dans les grands équi- libres internationaux. ◆

L’Union européenne ne dispose pas aujourd’hui des moyens politiques, diplo- matiques ou militaires lui permettant de défendre seule ses intérêts au Moyen-Orient.

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