TRIBUNE LIBRE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 16 JUILLET 2026
Lecture, cognition et formation de l’esprit Enjeux psychologiques et sociologiques pour l’éducation marocaine
D
ans de nombreux discours, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, a rappelé que l’éducation constitue le socle du progrès, de la justice sociale et de l’élé- vation de la nation marocaine. Il y exprime, avec constance, que la réforme de l’école n’est pas seulement un impératif institution- nel, mais un projet civilisationnel, touchant à la dignité du citoyen, à l’avenir de la jeu- nesse et à la prospérité collective. C’est dans cette perspective que s’inscrit la réflexion sur la place de la lecture dans la formation psychologique, cognitive et culturelle de l’enfant marocain. À l’heure où les écrans et les contenus audiovisuels occupent une place croissante dans la vie des jeunes, interroger la lecture revient à interroger la qualité de la pensée, la pro- fondeur des apprentissages et la capacité de l’école marocaine à former des esprits autonomes, critiques et empathiques. I- La lecture comme architecture cognitive : fondements psychologiques d’un apprentissage actif La lecture, depuis les travaux fondateurs de Lev Vygotski, n’est pas un simple décodage mécanique du langage, elle constitue un instrument d’édification mentale. Vygotski affirmait que chaque mot ouvre un univers, soulignant que lire consiste à reconstruire le réel, à l’ordonner, à lui donner sens. Pour Jerome Bruner, cette activité s’inscrit dans le mode narratif de la pensée, celui par lequel l’enfant construit des structures de compréhension du monde. Les recherches contemporaines de Stanislas Dehaene en neuroéducation ont confirmé cette richesse cognitive. Lire sol- licite simultanément la mémoire de travail, l’attention, le raisonnement, l’anticipation, la capacité d’inférence et l’imagerie mentale. La lecture est donc un laboratoire où se construisent les circuits cognitifs essentiels à tous les apprentissages. Chez l’enfant, ces processus sont détermi- nants : */ ils renforcent la concentration; */ améliorent les capacités mnésiques; */ développent le contrôle de l’attention; */ nourrissent la créativité et l’imagination;
*/ une représentation de la lecture per- çue comme obligation scolaire plutôt que comme activité culturelle. Edgar Morin, dans sa réflexion sur l’éduca- tion du futur, insiste sur la nécessité de for- mer des esprits capables de complexité. La lecture, en exposant l’enfant à des perspec- tives multiples, en l’habituant à la nuance, à la contradiction, devient un levier essentiel de cette complexité cognitive. À l’opposé, la vidéo impose un contenu déjà interprété, déjà rythmé, déjà imagé. Sherry Turkle parle d’une culture de la surface, où l’enfant consomme mais ne construit pas. La pensée se fragmente, s’accélère, perd en profondeur. Dans une société marocaine où les pratiques fami- liales et sociales s’orientent de plus en plus vers les écrans, la lecture apparaît comme un antidote, une résistance culturelle à la superficialité cognitive. III- Lire pour comprendre l’autre : l’empathie comme compétence éducative et citoyenne Les travaux de Martha Nussbaum, Keith Oatley et Raymond Mar démontrent que la lecture de fiction développe l’empathie. Lire, c’est s’identifier, se projeter, ressen- tir. L’enfant apprend à percevoir les émo- tions d’autrui, à comprendre les motivations cachées, les dilemmes, la fragilité humaine. Cette capacité empathique est essentielle dans le Maroc contemporain, marqué par des tensions sociales, territoriales, géné- rationnelles et linguistiques. La lecture devient un outil d’unité, de dialogue et de compréhension mutuelle. Maria Montessori voyait dans l’éducation un projet de paix. Pour elle, la lecture, parce qu’elle ouvre à l’intériorité d’autrui, est un instrument fondamental de cette éducation pacificatrice. À travers les histoires, l’enfant apprend à coopérer, à dialoguer, à faire preuve de tolérance. La vidéo, quant à elle, impose une émotion visible et immédiate. Elle laisse peu d’es- pace à l’interprétation personnelle. Là où le texte suggère, l’image impose. L’empathie naît précisément de ces zones d’ombre laissées par le texte, que l’enfant rem-
Par Fouad Boujbir, c hercheur en sciences du management et de l'économie, spécialiste des politiques publiques.
*/ stimulent la plasticité neuronale. Or, au Maroc, les évaluations nationales et internationales soulignent une maîtrise insuffisante de la lecture dès le primaire. Cette problématique n’est pas seulement pédagogique, elle est structurellement cognitive. Un enfant qui lit peu manque des fondations mentales qui conditionnent l’en- semble de ses futurs apprentissages, qu’ils soient littéraires, scientifiques ou même sociaux. II- Lire pour devenir sujet : dimensions sociologiques et culturelles d’un acte fondateur La sociologie de Pierre Bourdieu a démon- tré que la lecture est un héritage, le vec- teur privilégié du capital culturel. Lire, c’est acquérir des mots, donc des outils de compréhension, d'adaptation et de trans- formation du monde. La lecture permet l’appropriation de l’univers symbolique qui fonde l’autonomie intellectuelle. Dans le contexte marocain, cet héritage se heurte à plusieurs réalités : */ un accès inégal au livre dans les familles; */ la domination d’une culture numérique rapide et fragmentée; */ des pratiques pédagogiques encore cen- trées sur la mémorisation mécanique;
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