FNH N° 1244 V2 (2)

22 LUNDI 31 AOÛT 2026

FINANCES NEWS HEBDO

FOCUS SANTÉ MENTALE

Santé mentale

Le Maroc face à une crise déguisée Près de la moitié des Marocains souffrent ou ont déjà souffert de troubles psychiques, un mal qui coûte à l'économie nationale plus cher que la moyenne mondiale et qui frappe jusqu'aux bancs de l'université. Les besoins ont beau être immenses, entre tabou, déni et offres de soins insuffisantes ou inadéquates, la maladie mentale reste le parent pauvre du système de santé du pays. Autopsie d'un système à bout de souffle.

E

Par L. C.

n matière de médecine publique, la sonnette d'alarme est tirée depuis plusieurs années : l'hôpital marocain manque de moyens et de bras. Et ce qui est vrai dans presque toutes les spécialités est d'autant plus criant en psy- chiatrie. Les chiffres sont là, suffisamment alar- mants pour qu'on ne détourne plus les yeux : 48,9% de la population marocaine âgée de 15 ans et plus ont ou ont déjà eu des signes de troubles mentaux, selon l'enquête nationale sur les prévalences des troubles mentaux en popu- lation générale, réalisée entre 2003 et 2006 par le ministère de la Santé en collaboration avec l'Organisation mondiale de la Santé. Dans le détail, la prévalence de la dépression y est estimée à 26,5%, celle des troubles d'anxiété à 9%, des troubles psychotiques à 5,6%, tandis que 6,5% des Marocains semblent avoir des idées suicidaires. Plus récemment, le rapport annuel 2024 du CNDH avance un autre chiffre, établi sur un périmètre différent : près de 17% des Marocains souffriraient de troubles psychiques ou mentaux. Deux mesures, deux méthodologies, un même constat : le mal est massif et mal quantifié. 21 milliards de dollars Ce que ces pourcentages ne disent pas, une étude parue dans la revue scientifique Nature Medicine vient de le chiffrer, pays par pays, pour la première fois : le poids économique de la dépression. Pour le Maroc, la facture cumulée atteindrait 21,232 milliards de dollars entre 2025 et 2050 (intervalle de confiance à 95% : 16,5 à 27,2 milliards). Rapporté au PIB, ce fardeau représente 0,504% de la richesse nationale produite chaque année sur la période, un niveau supérieur à la moyenne mondiale (0,460%) et à la moyenne de la région Moyen- Orient et Afrique du Nord (0,376%). En clair : le Royaume paie proportionnellement un tribut économique plus lourd à la dépression que la

moyenne de ses voisins régionaux et que la moyenne mondiale. Rapporté à chaque habi- tant, le coût atteint 493 dollars sur la période. Un chiffre abstrait, jusqu'à ce qu'on le ramène à sa cause principale : souffrir d’un trouble mental, et notamment d’une dépression, veut souvent dire ne pas pouvoir assurer à 100% les conditions qu’exige un emploi. Certains malades doivent tout simplement y renoncer «le temps d’aller mieux». Et malgré cette large prévalence des troubles psychiques, la santé mentale reste un tabou persistant dans le pays. Le fait même d'aller voir un psychiatre est encore considéré par beaucoup comme une honte, comme un aveu de faiblesse, les maladies mentales étant régu- lièrement assimilées à la folie dans l'imaginaire collectif. Chez les patients, le malaise est pal- pable : «Une fois que j'en parle, les gens me jugent. On me colle l'étiquette de "la bipolaire" qu'il ne faut pas prendre au sérieux. Même au sein de ma famille, on me juge. On me prend pour une folle», raconte Lamia*, Casablancaise de 34 ans traitée pour une dépression. Le CNDH pointe lui-même, dans un rapport datant de 2022, cette stigmatisation persistante parmi les freins à l'accès aux soins, et recom- mande de renforcer les campagnes de sensibi- lisation pour la faire reculer. 27% des étudiants marocains présentent un risque suicidaire Car ce tabou se paie cher, y compris chez les plus jeunes. Une étude menée auprès de 1.191 étudiants de six établissements de l'Université Abdelmalek Essaâdi à Tétouan, publiée dans la revue Discover Public Health, révèle que 27% d'entre eux présentaient un risque suicidaire durant le mois précédant l'enquête. Un chiffre à nuancer : 86,6% des cas relevaient d'un risque faible, 11,2% d'un risque modéré et 2,2% d'un risque élevé, sept étudiants ayant été orientés

vers des services psychiatriques. Aucun écart significatif n'a été observé entre hommes et femmes. Les chercheurs identifient cinq fac- teurs associés à ce risque : la consommation de cannabis, qui multiplie la probabilité par plus de quatre, le célibat, les violences sexuelles ou physiques subies durant l'enfance, et les antécédents familiaux de troubles psychiques. Au-delà des chiffres, l'étude pointe la stigmati- sation, le coût des soins et le manque d'accom- pagnement comme freins majeurs, et préconise des campagnes de sensibilisation, un soutien psychologique renforcé dans les universités et un dépistage précoce accessible à tous. Le mal ne se limite pas au risque suicidaire. Une analyse publiée en 2024 dans Scientific Reports révèle que plus de 56% des étu- diants présentent un fort niveau d'épuisement émotionnel, l'une des principales dimensions du burn-out académique. En 2022, une étude relayée sur PubMed Central indiquait que près de 34% des étudiants présentent des symptômes de dépression et 39% des signes d'anxiété. À Rabat, une étude menée auprès d'étudiants en médecine évoque environ 44% de burn-out élevé. « Aujourd'hui, les étudiants vivent sous une pression constante. Il y a bien sûr la pression académique, la peur de l'échec, la compétition… mais aussi l'incertitude sur l'avenir professionnel. À cela s'ajoute un facteur très moderne : la comparaison permanente sur les réseaux sociaux », explique la neuropsycho- logue Hind Bouamar. Un terrain d'autant plus fragile, selon elle, que «le cerveau d'un étu-

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