SOCIÉTÉ
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FINANCES NEWS HEBDO LUNDI 31 AOÛT 2026
de personnes peut aujourd'hui pro- duire une vidéo regardée par plu- sieurs millions d'internautes. Et les algorithmes ne sélectionnent pas les trois heures de récitation coranique qui précèdent une scène : ils sélec- tionnent les quinze secondes où un homme embrasse un pied ou où cinquante personnes sautent simul- tanément. Cela crée un puissant effet de loupe. Mais les réseaux sociaux ne font pas qu'exposer ce qui existait déjà. Ils modifient également la vie des confréries. Un cheikh installé dans une petite ville peut désormais recruter des disciples à l'étranger, diffuser quotidiennement ses ensei- gnements, publier les témoignages de ses adeptes et construire autour de sa personne une image extrême- ment forte. La Karkariya en est un exemple particulièrement visible. Une confré- rie installée près de Nador dispose aujourd'hui d'un réseau internatio- nal, de sites en plusieurs langues et d'une abondante production audiovisuelle. La vieille relation entre cheikh et disciple est entrée dans l'ère numérique. C'est peut-être là que réside la principale nouveauté. Pendant des siècles, les zaouïas marocaines ont tiré leur influence de la proximité : un saint, une famille, une tribu, une région, une biblio- thèque, des terres, des étudiants et un réseau de fidèles. Le numérique permet désormais de transformer ce capital spirituel en présence perma- nente sur les écrans. Les images qui choquent aujourd'hui ne racontent donc qu'une partie de l'histoire. Derrière un pied embrassé ou une transe collective se trouve une institution qui a traversé plu- sieurs siècles, connu le pouvoir et le déclin, formé des générations de savants, assuré des fonctions sociales importantes et produit ses propres débats sur les limites de la sainteté. C'est aussi ce passé qui explique la force persistante de la figure du cheikh. Et la polémique contemporaine revient finalement à une question ancienne : jusqu'où peut aller le respect accordé à un guide spirituel avant que le guide ne prenne, dans l'esprit du disciple, une place qui n'est plus simplement celle d'un homme ? ◆
Au Maroc, les zaouïas ont traversé les siècles en changeant de rôle, sans jamais perdre totalement leur pouvoir d’influence.
férentes expériences appartenant au registre du surnaturel. Il s'agit ici des affirmations de la confrérie elle- même, et non de faits pouvant être établis indépendamment. Ce vocabulaire contribue à la contro- verse qui entoure le mouvement. En avril 2025, l'émission Fawq Al Solta d'Al Jazeera avait elle-même consa- cré un sujet à la Karkariya et aux cri- tiques suscitées par ses prétentions spirituelles. Pourquoi sautent-ils jusqu'à la transe ? Les images les plus spectaculaires restent celles de la hadra. Les dis- ciples forment un cercle ou des rangées. Le nom de Dieu est répété. Les corps se balancent. Le rythme augmente. La respiration devient plus soutenue. Les mouvements gagnent en amplitude jusqu'à ce que certains participants sautent ou semblent perdre momentanément la maîtrise ordinaire de leurs gestes. La Karkariya ne cache pas cette pratique. Elle dispose sur son propre site de pages consacrées à la hadra et à la jazba, et publie des vidéos de ces cérémonies à Al-Aroui. Dans son exposé doctrinal, elle associe explicitement la hadra au mouve- ment corporel et à une expérience de proximité et de dévoilement spi- rituel. Les participants interprètent géné- ralement cet état comme du wajd ou de la jazba, une émotion ou une attraction spirituelle qui submerge le fidèle pendant le dhikr. Il existe également une lecture psycholo-
gique du phénomène, qui n'a pas besoin de supposer une intervention surnaturelle. Les recherches sur le chant répétitif montrent que la com- binaison du rythme, de la répétition, de l'attention soutenue, du mouve- ment et de la synchronisation avec un groupe peut favoriser des états modifiés de conscience. Une étude portant sur 464 prati- quants de chants répétitifs dans 33 pays a ainsi observé une forte association entre ce type de pra- tique et les expériences qualifiées de mystiques par les participants. Les auteurs identifient notamment la répétition, le rythme, l'attention, la croyance et la synchronisation col- lective parmi les mécanismes sus- ceptibles d'y contribuer. La transe n'est donc ni propre à la Karkariya ni même au soufisme. Des mécanismes comparables appa- raissent dans des traditions reli- gieuses très différentes. Cela n'épuise évidemment pas la question religieuse. Le dhikr est une pratique centrale de l'islam. En revanche, l'usage de mouvements rythmiques, de chants, de sauts ou la recherche délibérée d'un état extatique ont fait l'objet de débats pendant des siècles entre savants musulmans et au sein du soufisme lui-même.
Embrasser la main d'un homme que l'on respecte n'est pas équivalent à lui demander de guérir une mala- die. Se rendre au mausolée d'un saint n'est pas nécessairement lui adresser une prière. Et une manifes- tation d'émotion très forte pendant un dhikr ne signifie pas que le par- ticipant adore son cheikh. Le terme d'«idolâtrie» ou de shirk suppose beaucoup plus. Dans la théologie islamique, le pro- blème devient fondamental lorsque des actes d'adoration sont dirigés vers autre que Dieu ou lorsqu'un pouvoir proprement divin est attri- bué à une créature. La croyance qu'un mort ou un cheikh disposerait par lui-même du pouvoir de modifier le destin, d'accorder une guérison, de garantir une descendance ou de connaître l'invisible fait ainsi entrer le débat dans une autre catégorie que celle du simple respect. Entre les deux se situe toute la question du ghuluw : l'exagération dans la vénération. C'est d'ailleurs le terme utilisé par certains membres de la famille Ibn Ajiba pour prendre leurs distances avec le baiser du pied qui a provoqué la dernière polé- mique. Plus de dérives, ou simplement plus de caméras ? Reste une question : assiste-t-on réellement à une prolifération de ces pratiques ? Rien ne permet pour l'instant de l'affirmer sur la seule base des réseaux sociaux. Une cérémonie locale qui aurait autrefois réuni quelques centaines
Respect, vénération, adoration : des frontières à ne pas confondre
Les vidéos actuelles ont aussi ten- dance à mélanger des pratiques théologiquement très différentes.
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