FNH N° 1244 V2 (2)

SOCIÉTÉ

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FINANCES NEWS HEBDO LUNDI 31 AOÛT 2026

publiée par Daouat Al Haq, revue du ministère des Habous, rappelle que Moulay Slimane dénonçait précisé- ment les situations dans lesquelles des croyants finissaient par consi- dérer que les morts pouvaient leur apporter directement un bénéfice ou leur causer un préjudice. Le débat n'oppose donc pas simple- ment un «soufisme marocain tradi- tionnel» à une critique religieuse arri- vée récemment du Moyen-Orient. La question du ghuluw, l'exagération dans la vénération des personnes pieuses, existe depuis longtemps à l'intérieur même de l'histoire reli- gieuse marocaine. Et c'est exacte- ment cette vieille frontière qui res- surgit aujourd'hui sur les écrans des smartphones.

notamment envers des parents, des fqihs ou dans certains usages pro- tocolaires. Sa signification dépend du contexte. Le fait d'embrasser un pied, de se prosterner ou de considérer une personne comme dépositaire de pouvoirs surnaturels pose en revanche des questions religieuses d'une autre ampleur. La comparaison avec le protocole monarchique revient d'ailleurs régu- lièrement dans les commentaires sur les réseaux sociaux : le cheikh assis, les disciples qui se présentent l'un après l'autre, les gestes de révé- rence. Mais établir un lien direct d'imitation serait hasardeux. Le bai- semain appartient plus largement à une longue culture marocaine des signes corporels de respect et de hiérarchie. L'historien et anthropo- logue peut y voir un langage social de l'autorité; cela ne signifie pas que tous ces gestes aient la même signification politique ou religieuse. La Karkariya, version spectacu- laire de l'autorité du cheikh Une autre confrérie concentre depuis plusieurs années l'attention sur les réseaux sociaux : la Karkariya, diri- gée par Mohamed Faouzi Al-Karkari et installée à Al-Aroui, près de Nador. Ses disciples sont immé- diatement reconnaissables à leurs vêtements faits de pièces de tissus multicolores. Mais l'originalité de la confrérie ne tient pas seulement à son apparence. Ses propres publications donnent au cheikh une place centrale dans le parcours du disciple. Le site anglo- phone de la Karkariya le présente comme un «saint axial vivant» et affirme que la voie transmet une connaissance spirituelle à travers une expérience visionnaire directe de la «lumière divine». La confrérie associe notamment la bay'a, l'engagement auprès du cheikh, à l'accès à cette expérience. Son site publie régulièrement les témoignages de disciples affirmant avoir «vu la lumière» après leur enga- gement. Dans sa propre histoire officielle, une phrase attribuée à Faouzi Al-Karkari résume l'importance don- née à cette expérience : la Karkariya affirme que celui qui ne parvient pas à cette «vision» ne peut être consi- déré comme son disciple. Le même récit lui attribue des degrés spirituels extrêmement élevés et rapporte dif-

Un pied embrassé et une polémique nationale

 Par le passé centres de savoir, de médiation et parfois de pouvoir, les zaouïas marocaines se retrouvent aujourd’hui au cœur de polémiques sur la vénération de certains cheikhs.

En août 2026, des images prises au «Moussem de Zmij», organisé dans la région de Fahs-Anjra autour de la mémoire de Sidi Ahmed Ibn Ajiba, se propagent sur les réseaux sociaux. On y voit notamment un homme embrasser le pied de Mohamed Mehdi Ben Ajiba, pré- senté comme le cheikh de la voie Ibn Ajiba Darqawiya Chadhiliya. D'autres images montrent des fidèles se presser pour lui embrasser la main. La séquence déclenche suffisam- ment de critiques pour provoquer plusieurs communiqués et mettre au jour, au passage, des divergences internes sur la représentation de la confrérie. Une partie de la famille Ajibienne se désolidarise de la scène et affirme que l'amour des hommes pieux ne saurait se traduire par le ghuluw. De son côté, la branche soutenant Mohamed Mehdi Ben Ajiba assure que l'homme ayant embrassé le pied du cheikh a été emporté par son affection et a «mal exprimé» celle-ci. Elle affirme que ce comportement ne fait pas partie des usages de la voie. La nuance est importante ! Un baisemain, quelles que soient les réserves qu'il peut susciter, ne constitue pas en lui-même une ado- ration. Le geste existe au Maroc dans d'autres rapports de déférence,

Le disciple, ou mourid, entre alors dans une relation qui n’est pas exac- tement celle d’un étudiant avec son professeur. Le maître est censé gui- der son travail intérieur, corriger son comportement, lui transmettre des invocations et l’aider à combattre son ego. À partir de là, plusieurs niveaux peuvent cohabiter. Respecter un cheikh pour son savoir n’est pas la même chose que lui attribuer une bénédiction particulière. Lui reconnaître une baraka n’est pas encore lui reconnaître un pouvoir autonome. Visiter le tombeau d'un homme pieux n'est pas identique à demander au mort lui-même de guérir une maladie ou d'accorder un enfant. Dans la pratique populaire, pour- tant, ces frontières ont parfois été beaucoup moins nettes. Les mau- solées de saints ont progressive- ment attiré des pratiques liées à la recherche de guérison, de fécondité, de protection ou de réussite. Aux enseignements proprement soufis se sont mêlés des usages locaux, des traditions familiales et tout un imaginaire de la sainteté transmis de génération en génération. Le Maroc en porte encore les traces. Dans son bilan de 2019, le ministère des Habous recensait 7.090 zaouïas et mausolées et indiquait suivre leurs

activités par l'intermédiaire de ses délégations territoriales. Certaines organisent toujours des rencontres religieuses, des moussems, des activités sociales ou des enseigne- ments. L'administration religieuse prévoit même le suivi des liens entre les disciples et leurs cheikhs et la réalisation de monographies sur les différentes zaouïas. Le soufisme reste par ailleurs pré- senté officiellement comme l'une des composantes historiques de l'identité religieuse marocaine. Le ministère des Habous insiste notam- ment sur son rôle ancien dans la cohésion entre les différentes com- posantes sociales et tribales du pays. La critique des excès ne date pas d'aujourd'hui Ce qui frappe dans les polémiques actuelles est leur ressemblance avec des débats beaucoup plus anciens. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, le sultan Moulay Slimane s'était déjà attaqué aux pratiques qu'il jugeait excessives autour des saints et de leurs tombeaux. Ses critiques ne visaient pas à sup- primer tout soufisme. Elles portaient notamment sur la transformation de la vénération des hommes pieux en croyances leur attribuant un pou- voir relevant de Dieu. Une étude

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, le sultan Moulay Slimane s'était déjà attaqué aux pratiques qu'il jugeait excessives autour des saints et de leurs tombeaux.

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