FNH N° 1244 V2 (2)

SOCIÉTÉ

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FINANCES NEWS HEBDO LUNDI 31 AOÛT 2026

Zaouïas au Maroc Du pouvoir spirituel aux polémiques de la vénération L Des vidéos montrant des disciples embrassant les mains ou les pieds de leurs cheikhs, des séances de dhikr où les corps sautent jusqu’à la transe, des maîtres entourés d’un vocabulaire sacralisant…, les images qui circulent depuis plusieurs semaines sur les réseaux sociaux interrogent une institution beaucoup plus ancienne qu’elles. Car avant d’être associées à ces scènes controversées, les zaouïas ont été des écoles, des refuges, des centres de savoir et parfois de véritables puissances politiques. Leur histoire permet aussi de comprendre comment la figure du cheikh a pu prendre, dans certaines confréries, une place aussi centrale. Par Y . Seddik

espace de médiation entre tribus et point d’accueil pour les voyageurs. Certaines disposent de terres, de biens habous et de réseaux de dis- ciples couvrant plusieurs régions. L’actuelle zaouïa Naciriya de Tamegroute en offre une illustra- tion. À partir du XVIIe siècle, elle devient un important centre d’ensei- gnement religieux et intellectuel. Des étudiants viennent y apprendre les sciences religieuses, linguistiques et littéraires, tandis que sa biblio- thèque accumule des manuscrits dont une partie est toujours conser- vée aujourd’hui. Son rayonnement s’appuie aussi sur des relations avec les populations sédentaires, les tribus nomades et les axes commerciaux saha- riens. L’anthropologue Abdallah Hammoudi a montré que le suc- cès de Tamegroute ne pouvait être séparé de ces réseaux sociaux, matrimoniaux, économiques et poli- tiques. D’autres zaouïas vont beau- coup plus loin… Au XVIIe siècle, alors que le pouvoir saadien se fragilise, la zaouïa de Dila, implantée dans le Moyen Atlas, devient une puissance politique. Son influence s’étend progressivement jusqu’à Fès. Mohammed Al-Hajj Al-Dilaï dirige la ville avant d’y être proclamé sultan en 1659. L’épisode montre jusqu’où pouvait aller l’au- torité acquise par une institution religieuse : la zaouïa pouvait, dans certaines circonstances, devenir

es images ont quelque chose de déroutant pour qui les découvre sans contexte. Dans une vidéo devenue virale cet été, un homme se baisse devant un cheikh et lui embrasse le pied. Dans d’autres, des disciples se pressent autour de leur maître pour lui baiser la main. Ailleurs, des groupes d’hommes vêtus de longues tuniques multi- colores répètent le nom de Dieu, balancent leur corps puis accélèrent jusqu’à sauter et entrer dans ce qu’ils décrivent comme un état d’ex- tase spirituelle. Le phénomène n’est pourtant pas né avec TikTok ou Facebook. Les réseaux sociaux ont surtout fait entrer dans l’espace public des pratiques autrefois confinées aux zaouïas, aux moussems et aux cercles de disciples. Pour en com- prendre les ressorts, il faut remonter plusieurs siècles en arrière. Quand la zaouïa était une école, un refuge et parfois un pouvoir Le mot zaouïa désigne à l’origine un lieu dans lequel se retrouvent les adeptes d’une voie mystique, une tariqa. Mais dans le Maroc pré- colonial, la fonction de ces institu- tions dépasse largement l’exercice du dhikr. Dans des territoires éloignés des grands centres urbains, la zaouïa peut être à la fois école coranique, lieu d’hébergement, centre de trans- mission des sciences religieuses,

l’embryon d’un État. Cette puissance explique égale- ment l’ambivalence historique du Makhzen à leur égard. Les sultans ont pu soutenir certaines zaouïas, s’appuyer sur leur influence locale ou leur rôle de médiation, tout en combattant celles qui devenaient suffisamment puissantes pour rivali- ser avec le pouvoir central. La mon- tée des Alaouites mettra ainsi un terme à l’expérience politique dilaïte. Les zaouïas Naciriya, Dilaïya, Fasiya, Darqawiya, Tijaniya, Wazzaniya ou encore celles de Ma El Aïnin n’ont ni la même histoire ni la même doctrine. Les réunir sous une même étiquette masque une très grande diversité. Les sources historiques marocaines leur attribuent néanmoins un rôle important dans l’enseignement, la diffusion du soufisme et la struc- turation de communautés parfois éloignées des institutions urbaines.

autour de la doctrine d’Ibn Toumert. Les Mérinides, moins portés par une figure spirituelle fondatrice, ont ensuite recherché l’appui des oulé- mas et des foyers religieux. Avec les Saadiens, le rôle des réseaux soufis devient alors plus direct. Leur montée en puissance dans le Souss est notamment sou- tenue par des milieux religieux enga- gés contre la présence portugaise. Les Alaouites, enfin, tirent une part essentielle de leur légitimité de leur ascendance chérifienne, incarnée à l’origine par Moulay Ali Chérif. Cette imbrication ancienne entre autorité religieuse et pouvoir poli- tique explique en partie le poids symbolique qu’ont conservé cer- taines zaouïas et leurs chefs au Maroc.

Le pouvoir marocain et ses relais religieux

De l’autorité du savant à la «baraka» du cheikh

L’histoire des dynasties marocaines montre que le pouvoir politique s’est presque toujours appuyé sur une forme de légitimité religieuse, même si celle-ci ne passait pas toujours par une zaouïa au sens strict. Les Idrissides se sont imposés autour du prestige chérifien de Moulay Idriss Ier. Les Almoravides sont nés de la prédication d’Ab- dallah Ibn Yassine, tandis que les Almohades se sont structurés

C’est au cœur de cette histoire qu’apparaît un élément essentiel pour comprendre les pratiques actuelles de «la baraka». Le cheikh n’est pas seulement celui qui connaît les textes. Dans de nombreuses tra- ditions soufies, il est aussi celui qui accompagne spirituellement le disciple. Une chaîne initiatique, ou silsila, rattache idéalement le maître à ses prédécesseurs et, à travers eux, au Prophète.

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