ECONOMIE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 14 MAI 2026
Marocains résidant à l'étranger «Le potentiel de la diaspora reste encore largement sous-exploité»
avec le temps. Une partie des nouvelles générations pourrait suivre une trajectoire com- parable aux diasporas portugaise, espagnole ou italienne en Europe du Nord, avec une intégration plus forte dans les sociétés d’accueil et un lien économique avec le pays d’origine susceptible de s’atténuer progres- sivement. Le rôle de l’État marocain sera donc déterminant. Si le Royaume continue à investir dans la culture, la langue, les écoles, les services consulaires, les opportunités économiques et la relation avec ses MRE, cet atta- chement pourra se maintenir sur plusieurs générations. Le véritable enjeu sera de transformer progres- sivement des transferts encore largement orientés vers la solida- rité familiale en une stratégie de codéveloppement davantage tour- née vers l’investissement productif, l’entrepreneuriat, l’innovation et la mobilisation des compétences des nouvelles générations de MRE. F. N. H. : Les MRE sont connus pour leur préférence à investir dans l’immobilier. Peuvent-ils être intéressés par d’autres secteurs comme l’industrie ou les nouvelles technologies ? A. Y. : Les MRE ont historiquement privilégié l’immobilier car il repré- sente à la fois une valeur refuge, un lien affectif avec le pays et une forme de sécurité patrimoniale. Aujourd’hui encore, près de 71% des transferts sont orientés vers la consomma- tion courante, 21% vers l’épargne et seulement environ 8% vers l’in- vestissement. Dans cette faible part dédiée à l’investissement, plus de 80% concernent l’immobilier, tandis que les autres secteurs représentent moins de 20% des fonds inves- tis, soit à peine 2% du total des transferts des MRE vers le Maroc. Cependant, cette situation pourrait évoluer avec les nouvelles géné- rations de MRE, plus qualifiées et davantage présentes dans les sec- teurs de la technologie, de la finance, de la santé, de l’ingénierie ou de l’en- trepreneuriat. Beaucoup pourraient être intéressés par l’industrie, les startups, les énergies renouvelables, l’agritech ou les nouvelles technolo- gies, à condition que le Maroc offre un environnement fiscal, juridique et financier plus attractif, plus transpa-
Fortement attachés à leur pays d’origine, les Marocains résidant à l’étranger continuent de jouer un rôle majeur dans l’économie nationale à travers leurs transferts financiers et leurs investissements. Dans cet entretien, Abdelghani Youmni- Economiste, expert en Intelligence Economique- Administrateur de l'IMRIanalyse les ressorts de cet attachement durable au Royaume, les défis liés aux nouvelles générations de MRE et la nécessité pour le Maroc de transformer cette relation en véritable stratégie de codéveloppement.
Propos recueillis par C. Jaidani
Finances News Hebdo : Par rapport à d’autres pays, les MRE sont très attachés à leur pays. Comment expliquez- vous cela ? Abdelghani Youmni : L’attachement des MRE au Maroc s’explique d’abord par la force des liens fami- liaux, culturels et affectifs qui struc- turent profondément la société marocaine. Il existe également un fort sentiment d’appartenance natio- nale. Comme les immigrations ita- lienne ou égyptienne, l’expérience migratoire renforce parfois l’identité d’origine plutôt qu’elle ne l’efface. Les Italiens ont longtemps main- tenu des réseaux familiaux, culturels et régionaux très puissants dans les pays d’accueil, tandis que les Égyptiens ont conservé un lien étroit avec leur langue, leur culture et leur pays à travers la famille, la religion et les transferts financiers. De la même manière, beaucoup de Marocains réaffirment leur marocanité à travers le regard des sociétés d’accueil, tout en restant pleinement intégrés dans leur pays de résidence. La proximité géographique avec l’Eu- rope, qui concentre 80% des MRE,
joue également un rôle important, en facilitant les rotations fréquentes et le maintien de relations constantes avec le Maroc. À cela s’ajoutent la place des rituels religieux, l’attache- ment à la monarchie et le poids d’un récit national construit sur plus de douze siècles d’histoire. Ce narratif historique et culturel reste central dans la construction du sentiment d’appartenance, de loyauté et d’at- tachement à la patrie partagé par tous les Marocains. F. N. H. : Les transferts de fonds des MRE n’ont cessé de croître. Pensez-vous que cette tendance va se poursuivre avec les nouvelles généra- tions ? A. Y. : Les Marocains résidant à l’étranger constituent un acteur incontournable du développe- ment du Royaume. Avec plus de 5,5 millions de personnes réparties dans plus de 120 pays, la diaspo- ra marocaine représente une force économique, humaine et culturelle
majeure. Les transferts des MRE ont dépassé 122 milliards de dirhams en 2025, et cette dynamique devrait se poursuivre avec les nouvelles générations et l’évolution des flux migratoires. Aujourd’hui, près de 12,8% de la population marocaine vivent à l’étranger. L’émigration marocaine reste une dynamique profonde dont le cycle est loin d’être achevé. Elle se transforme tous les quinze à vingt ans au rythme des évolutions démographiques, écono- miques et sociales du royaume, des réglementations et des besoins des pays d’accueil. Après les vagues d’ouvriers peu qualifiés des décen- nies passées, le Maroc connaît aujourd’hui une internationalisation croissante de ses compétences avec le départ de personnels soignants, d’ingénieurs, de médecins, de tech- niciens, de cadres supérieurs, mais aussi d’ouvriers agricoles qualifiés vers l’Europe victime du tournant démographique et les Amériques. La «remigration» demeure encore limi- tée, mais elle évoluera probablement
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