TRIBUNE LIBRE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 17 SEPTEMBRE 2026
Au-delà de la bataille de chiffres entre indus- triels, ce conflit documenté illustre précisé- ment le mécanisme que nous décrivons. Une partie de ces transformateurs est exposée à des marchés ouverts, où ils affrontent leurs concurrents étrangers qui peuvent, selon les conditions de marché, s'approvisionner aux références internationales. Lorsqu'un intrant protégé entre directement dans les coûts d'un secteur aval exposé, le bénéfice accordé au premier maillon risque de devenir un coût pour les suivants. Lorsqu'il ne peut répercuter intégralement un éventuel surcoût sur son client final, l'industriel aval peut être conduit à comprimer ses propres marges, ce qui peut peser sur sa capacité d'investisse- ment et freiner sa compétitivité. Le paradoxe est alors complet : une mesure tarifaire conçue pour préserver le tissu indus- triel national peut transférer, de fait, une pres- sion directe sur d'autres entreprises maro- caines, précisément celles qui tentent de s'imposer à l'international. L'automobile : quand l'État soutient l'intégration sans taxer la chaîne Faut-il pour autant renoncer à densifier notre tissu industriel ? Absolument pas. L’industrie automobile marocaine offre ici un contre- exemple particulièrement instructif. Il ne s'agit nullement d'opposer artificiellement l'intervention de l'État aux vertus du marché libre : l'écosystème automobile s'est très lar- gement construit grâce à une action publique massive et déterminée. Mais la différence fondamentale réside dans la nature de cette intervention. Les politiques publiques ont surtout cherché à créer un environnement permettant aux équipemen- tiers de devenir compétitifs, en combinant des infrastructures de rang mondial (notam- ment Tanger Med), des zones industrielles dédiées, une offre de formation ciblée, un foncier accessible et des incitations à l'in- vestissement. Le résultat de cette équation — infrastructures, compétences, proximité logistique et économies d'échelle — est que le fournisseur local peut alors devenir compétitif dans les arbitrages des donneurs d'ordre. En s'approvisionnant au Maroc pour ses faisceaux de câbles, ses sièges ou ses pièces d'emboutissage, le constructeur auto- mobile peut réduire ses coûts logistiques et optimiser ses délais. Dans ce modèle, l'amont «Made in Morocco» ne repose pas sur un renchérissement de l'aval; il peut au contraire renforcer sa compétitivité sur le marché européen. Il faut en tirer une loi d'économie industrielle : une chaîne de valeur ne devient pas compétitive parce qu'elle est intégrée. Elle devient intégrée parce que ses maillons sont compétitifs.
de déplacer le curseur de l'action publique : l'indicateur de succès de la politique indus- trielle cesse d'être le seul volume des «impor- tations évitées» pour devenir la «valeur ajoutée nationale réellement créée». La vraie souveraineté industrielle : pro- duire au Maroc pour vendre au monde Au fond, ce débat nous invite à dépasser un faux choix qui pollue souvent la discussion publique : celui qui oppose systématiquement l'importation à la production nationale. Une importation n'est pas nécessairement le signe d'une faiblesse économique; elle peut être un intrant productif indispensable. La souveraineté industrielle ne consiste pas à évoluer vers une forme d'autarcie ou à maximiser le contenu local par principe. Elle consiste à maîtriser nos dépendances stra- tégiques tout en construisant des chaînes de valeur capables de produire au Maroc à un niveau de qualité et de coût compatible avec la concurrence mondiale. La question pertinente devient alors : quelles importations faut-il remplacer, quelles importations faut-il conserver pour préserver la compétitivité de nos usines, et à quelles conditions soutenir la production locale ? En définitive, il existe deux façons de produire marocain. La première consiste à rendre l’importation plus difficile; la seconde consiste à rendre le producteur marocain plus compétitif. La première peut créer une production locale protégée sans garantir qu'elle devienne compétitive au- delà du marché intérieur. La seconde peut forger une industrie exportatrice. Le véri- table «Made in Morocco» n’est donc pas celui qui empêche l’étranger d’entrer. C’est celui qui permet au Maroc de vendre au monde. ◆
Changer de boussole : de la substitution des importations à la création de valeur Pour tirer les enseignements de cette expé- rience dans d'autres secteurs, il nous faut changer de boussole analytique. Réduire notre dépendance extérieure à l'égard de cer- tains produits critiques reste une préoccupa- tion légitime, compte tenu de notre contrainte extérieure. Mais la substitution aux importa- tions ne peut plus être son propre critère de réussite. Avant de protéger ou de favoriser un intrant local, la politique publique devrait systémati- quement évaluer ses effets de bord à travers une grille d'analyse rigoureuse : • Le producteur local peut-il atteindre un coût compétitif ? • Quels secteurs aval utilisent cet intrant, et sont-ils exposés à la concurrence internatio- nale ? • Quel sera l'effet de ce nouveau prix sur leurs marges, leur investissement et leur compéti- tivité ? • La mesure améliore-t-elle réellement la valeur ajoutée nationale ? • Enfin, la protection est-elle temporaire et conditionnée à des gains de productivité mesurables ? Cette grille permet de distinguer deux modèles. D'une part, la substitution défensive, où l'on produit localement principalement parce que l'importation a été rendue artificiellement coû- teuse. D'autre part, la substitution compé- titive, où l'on produit localement parce que notre écosystème gagne en productivité et en échelle. Privilégier la seconde approche exige
Le véritable «Made in Morocco» n’est donc pas celui qui empêche l’étranger d’entrer. C’est celui qui permet au Maroc de vendre au monde.
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