Finances News Hebdo 1245

SOCIÉTÉ

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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 10 SEPTEMBRE 2026

F. N. H. : Vous recevez sans doute des parents ou des enfants en consultation où cette confusion a des consé- quences concrètes. Pouvez- vous décrire un cas type anonymisé où l'absence de limites a généré un mal-être plutôt qu'un épanouisse- ment ? H. T. : Je pense à une situa- tion assez représentative; j'ai bien sûr changé tous les détails qui pourraient permettre de la recon- naître. Des parents m'amènent un enfant de sept, huit ans, pour des colères d'une intensité inha- bituelle. À la maison, à l'école. Et quand on reconstitue leur his- toire, on découvre des parents très investis. Ils ont suivi plusieurs for- mations de parentalité positive, et de bonne foi, ils ont fini par bannir toute sanction, tout refus ferme, toute conséquence désagréable, de peur de «briser» quelque chose chez leur enfant. Et le résultat, ce qui frappe le plus, ce n'est pas un enfant apaisé, c'est un enfant en proie à une vraie angoisse. Privé d'une limite fiable à laquelle se heurter, il teste, encore et encore, de plus en plus fort, comme s'il cherchait désespéré- ment le mur qui ne vient jamais. Et ce que cette clinique m'apprend, c'est que le cadre n'est pas un obstacle imposé de l'extérieur à l'épanouissement de l'enfant. C'est tout le contraire : c'est ce qui le contient, ce qui le protège d'un sentiment de toute-puissance qu'il redoute lui-même, sans avoir les mots pour le dire et qu'aucun enfant ne sait porter seul. F. N. H. : Certains psy- chiatres font un lien entre ces pédagogies mal appli- quées et une hausse de l'intolérance à la frustration chez les enfants. Est-ce une réalité que vous observez dans votre pratique, et com- ment se manifeste-t-elle à l'adolescence ? H. T. : Oui, pour moi, c'est une réa- lité. Même si ce phénomène ne se résume sûrement pas à ce facteur tout seul, il y a d'autres causes en jeu. Mais la part qui revient à ces pédagogies mal appliquées, elle, est bien réelle : la capacité

 Un enfant a besoin, régulièrement, de se heurter à un non pour apprendre que le monde ne se plie pas systémati- quement à son désir.

à supporter une frustration, ça ne va pas de soi. Elle se construit patiemment, par l'expérience répétée de refus supportables, mais réels. Un enfant a besoin, régulièrement, de se heurter à un non pour apprendre que le monde ne se plie pas systématiquement à son désir. Et c'est cette expé- rience-là, rejouée mille fois dans le quotidien le plus ordinaire, qui construit sa capacité future à tenir face à l'adversité. Quand cet apprentissage est esquivé pendant toute l'enfance, l'adolescent se retrouve démuni. Et ça arrive au pire moment : juste quand la vie commence à lui opposer ses premières vraies résistances. Une mauvaise note, un premier chagrin d'amour, une place refusée, un conflit avec des amis. Et c'est chez ces ados-là que je vois le plus souvent des réactions disproportionnées : des passages à l'acte, un décrochage scolaire brutal au moindre échec, une critique reçue comme une agression personnelle. Parfois même un sentiment d'être persé- cuté par un monde qui, en réalité, ne fait que lui résister, comme il résiste à chacun d'entre nous. Ce n'est pas un trait de caractère qui leur serait propre, c'est un défaut d'entraînement psychique. Et ils n'en sont eux-mêmes en rien res- ponsables. F. N. H. : L'éducation posi- tive, telle que diffusée sur les réseaux sociaux, impose souvent une norme de parent «parfait» (jamais de cris, toujours de l'empathie).

Quel est l'impact psycholo- gique de cette injonction sur les parents marocains ? H. T. : Cette figure du parent parfait, diffusée en boucle sur les réseaux, impose une exigence à laquelle personne ne peut vrai- ment se conformer. Ne jamais crier, être toujours disponible, toujours patient, ne jamais se tromper. Au Maroc, cette pres- sion vient s'ajouter à une exigence beaucoup plus ancienne, celle de la «bonne mère». Et surtout, elle s'ajoute à une charge mentale et matérielle que je retrouve presque tous les jours en consultation : celle d'une mère qui porte seule, ou presque, la coordination du foyer, de la scolarité, de la santé des enfants, en plus de son travail. Alors lui demander, en plus, d'in- carner un idéal de patience infinie, sans arrêt comparée à des images mises en scène, ça ne produit pas de meilleures mères. Ça pro- duit de la culpabilité, un épuise- ment réel, et parfois un sentiment d'échec, chez des femmes qui, cliniquement, s'occupent pour- tant très bien de leurs enfants. Et cette culpabilité, aussi injuste soit-elle, finit par se transmettre à l'enfant, d'une façon détournée : une mère épuisée, anxieuse à l'idée de mal faire, communique justement cette anxiété à son enfant, c'est-à-dire exactement

ce que la parentalité positive vou- lait éviter.

F. N. H. : Concrètement, quels repères donneriez- vous à un parent qui veut s'inspirer de ces pédago- gies sans tomber dans leurs dérives ? H. T. : À un parent qui voudrait s'inspirer de ces pédagogies sans en subir les dérives, je dirais d'abord de garder ce qu'elles ont de solide, le respect de l'enfant comme sujet à part entière. Le refus de la violence, de l'humi- liation, comme outils éducatifs. Mais sans jamais confondre cette bienveillance avec l'absence de limite. Dire non, ça reste un acte d'amour. Pas une trahison de ce qu'on doit à son enfant. Je lui dirais aussi qu'il n'a pas besoin d'être un parent parfait pour être un bon parent. Il lui suffit d'être suffisamment présent, et suffisamment capable de réparer ce qu'il abîme. Parce que l'enfant, il a moins besoin d'un parent infail- lible que d'un parent qui revient vers lui après s'être trompé. Et je lui dirais enfin de se méfier de ce que les réseaux présentent comme des vérités établies, de consulter un professionnel formé dès qu'un comportement l'inquiète vraiment plutôt que d'ajouter une technique de plus à une liste déjà longue. Parce que la parentalité, ça ne se résout jamais à une méthode. C'est quelque chose qui se construit dans une relation, avec ses failles, et c'est précisément de ces failles assumées que l'enfant tire le plus d'enseignements. ◆

Cette figure du parent parfait, diffusée en boucle sur les réseaux, impose une exigence à laquelle personne ne peut vraiment se conformer.

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