livre blanc nous sommes vivants

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

• Soutenir l'auto-organisation (confiance envers le vivant et les communautés locales) — la capacité du vivant à s'organiser est une ressource, pas un obstacle. • Renforcer la diversité (biologique et sociale) — la diversité est la condition de la capacité à répondre aux perturbations. • Cultiver l'agence humaine (de la peur à l'action) — la capacité des humains à agir est constitutive de la régénération. • Penser à long terme et à toutes les échelles (panarchie) — la capacité du vivant se déploie sur des temporalités et des échelles que l'organisation doit apprendre à intégrer. • Embrasser la complexité (sortir des solutions linéaires) — la capacité du vivant ne se gère pas, elle se cultive. 2.5. Trois freins systémiques Les auteurs ne sont pas naïfs. Si la complémentarité résilience-régénération est scientifiquement fondée, la transformation n'est pas spontanée. À partir du corpus de Folke (notamment Our Future in the Anthropocene Biosphere , Ambio , 2021) et des observations de Fischer et al. (2025) sur l'élan dégénératif ( degenerative momentum ) et les pièges systémiques ( lock-in ), Nous Sommes Vivants identifie trois catégories de freins qui expliquent pourquoi les stratégies de restauration et d'adaptation tendent à écraser la régénération. Freins économiques : l'invisibilité du vivant. Le système économique actuel comptabilise l'extraction comme une création de valeur et ignore la dégradation comme une perte de capital. Les marchés valorisent ce qui est prélevé (le bois, le minerai, le poisson) mais ne donnent aucun prix au soin (la régénération des sols, la pollinisation, la purification de l'eau). Les subventions massives à l'agriculture industrielle et aux énergies carbonées créent un avantage compétitif artificiel pour les modèles dégénératifs, rendant les solutions régénératives « trop chères » par comparaison. Le court-termisme financier — la recherche de rendements trimestriels — est structurellement incompatible avec les temps biologiques de la régénération, qui se mesurent en décennies. Freins politiques : l'inertie des institutions. Les structures de gouvernance héritées de l'ère industrielle gèrent l'eau, le climat, l'agriculture et la santé de manière séparée, alors que la régénération exige une approche intégrée. Une décision politique dans un secteur peut annuler les efforts régénératifs d'un autre. Les secteurs polluants bénéficient de lobbys puissants qui maintiennent les cadres réglementaires en leur faveur. Et le passage de la résilience à la régénération demande un courage politique pour accepter une phase de déséquilibre temporaire — la phase de réorganisation de la panarchie — que les institutions tendent à éviter. Freins psychologiques : la crise de la déconnexion. C'est le frein le plus profond. Le corpus de Folke (2021) décrit une rupture du lien entre l'espèce humaine et sa base de vie. L'« amnésie environnementale » ( Shifting Baseline Syndrome ) fait que chaque génération naît dans un monde plus dégradé et accepte cet état comme la normale — ce qui réduit la motivation à régénérer, puisqu'on oublie ce qu'était un écosystème en pleine santé. L'urbanisation massive a créé une distance physique avec les cycles naturels. Et face à l'ampleur de la crise, beaucoup tombent dans l'éco-anxiété ou le déni. Fischer et al. (2025) soutiennent que la régénération est le remède à cette impuissance : en insistant sur l'agence humaine et les relations mutuelles avec les entités non humaines, on restaure non seulement les systèmes socio-écologiques mais aussi le sentiment d'utilité et d'appartenance. Ces freins ne sont pas des obstacles marginaux. Ils expliquent pourquoi, dans la pratique, la plupart des organisations s'arrêtent à la restauration — même lorsqu'elles utilisent le vocabulaire de la régénération. Lever ces freins ne se fera pas par des ajustements incrémentaux. Il faut un changement de paradigme où la santé de la biosphère devienne la condition de toute activité économique — ce que le corpus de Folke appelle le passage de l'exploitation à l' intendance proactive ( biosphere stewardship ). 2.6. Robustesse, résilience, régénération : une articulation, pas une opposition Limiter et Réduire correspondent à la logique de la durabilité classique : diminuer les pressions exercées sur les milieux vivants. C'est le socle de responsabilité. Sans cette base, rien n'est possible. La CSRD en est l'instrument de lisibilité. Restaurer correspond à la résilience au sens fort : renforcer la capacité du système à traverser des perturbations majeures en se réorganisant. La robustesse biologique, telle que décrite par Olivier Hamant dans Antidote au culte de la performance , est la capacité à durer grâce à la diversité, la redondance et la non-optimisation. Restaurer est un aboutissement stratégique légitime pour beaucoup d'activités — pas un échec. Mais la distinction entre Restaurer et Régénérer ne porte pas sur le degré d'ambition. Elle porte sur la question posée — et donc sur ce que l'on sert. Le récit de Restaurer est : « comment assurer la robustesse de l'activité de mon entreprise dans des écosystèmes instables ? » Le référentiel reste l'entreprise — même si les moyens mobilisés sont écosystémiques. La robustesse sert l'entreprise. Le récit de Régénérer opère une bascule de finalité : « quelles capacités gagnées — biodiversité, bien-être, relations, territoire — nous permettent de tenir nos trajectoires économiques ? » Le référentiel est la capacité du vivant — l'activité économique se subordonne à cette capacité, pas l'inverse. Comme le pose l'analyse de la balance of nature , l'équilibre est celui de la nature dont l'économie dépend — pas un état au seul service de la robustesse des activités économiques. La distinction est structurante : la robustesse renforce la capacité à tenir dans un monde instable en renonçant à l'optimisation ; la régénération va plus loin — non seulement tenir, mais atteindre simultanément ses objectifs économiques, environnementaux et sociaux en renforçant durablement les capacités du vivant. C'est une bascule permettant de réussir tous ensemble, sans exclusion, via l'activité économique ancrée dans ses territoires. Régénérer correspond à l'intendance proactive du corpus de Folke et au concept de régénération de Fischer et al. : la promotion active de relations mutuelles entre humains et entités non humaines, dans une dynamique orientée vers le futur. Nous Sommes Vivants traduit cela comme la contribution active des humains au renforcement de la capacité du vivant à s'auto-organiser et à évoluer. Elle commence quand la question n'est plus « comment tenir ? » mais « comment contribuer activement à la vitalité du vivant pour que tenir ait encore un sens ? ». C'est le moment du retournement de finalité. Les spirales ascendantes deviennent alors le mécanisme central : chaque renforcement du vivant crée les conditions de la triple profitabilité, qui permet de renforcer davantage le vivant. Cette articulation a une conséquence pratique importante. Elle reconnaît que chaque logique d'action a sa valeur propre — limiter les dégâts est déjà un acte responsable, restaurer un écosystème dégradé est un accomplissement réel. Le passage d'une logique à l'autre

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