NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise
de l'eau, nourrit des populations animales et végétales, et se renouvelle continûment par elle-même. Un bâtiment ordinaire fait l'inverse sur presque tous ces points. La question posée par Wells n'est donc pas « ce bâtiment est-il durable ? » — c'est : « contribue-t-il à la vitalité des êtres vivants autant qu'une forêt le ferait à sa place ? » C'est une question que très peu d'architectes, et encore moins de managers, osaient poser en 1969. Elle reste radicale aujourd'hui. La grille évalue 22 critères sur un continuum de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif). Les critères sont organisés en deux dimensions. La dimension site (10 critères) mesure l'impact sur les êtres vivants non humains du lieu : de « Pollue l'air » à « Purifie l'air », de « Détruit le sol » à « Crée du sol fertile », de « Stérilise l'eau » à « Purifie l'eau », de « Détruit la faune et la flore » à « Crée des habitats ». La dimension bâtiment (12 critères) étend la mesure aux relations entre le bâtiment et les êtres humains qui l'habitent, incluant des critères que personne n'avait encore formalisés dans un outil de mesure : « Consomme des énergies non renouvelables → Produit de l'énergie renouvelable », « Isole ses occupants de la nature → Reconnecte ses occupants à la nature », et — le plus surprenant — « Est laid → Est beau ». Ce dernier critère mérite qu'on s'y arrête. Pourquoi la beauté dans un outil de mesure régénérative ? Pour Wells, la beauté n'est pas un jugement esthétique subjectif. C'est un indicateur de justesse systémique — le signe que le rapport au vivant est cohérent. Un bâtiment qui détruit la vie dans les sols, imperméabilise les surfaces, bloque la lumière et isole ses occupants de tout contact avec les êtres vivants qui l'entourent ne peut pas être beau au sens où Wells l'entend : il manque de cohérence avec ce qui fait la vitalité d'un lieu. À l'inverse, un bâtiment qui s'intègre dans les cycles du vivant, qui crée des habitats, qui purifie l'eau et nourrit la vie dans ses sols tend naturellement vers quelque chose qu'on reconnaît comme beau — parce qu'il est en harmonie avec les patterns du lieu. C'est la même intuition que Christopher Alexander développera plus tard dans A Pattern Language : la beauté est le signe que les patterns d'un lieu sont en harmonie avec les patterns de la vie. John Tillman Lyle — contemporain de Wells, dont les travaux sur le design régénératif ont influencé directement les fondateurs de Regenesis — explicite ce que la grille Wells implique sans le formuler complètement : « Le design durable consiste simplement à atteindre l'équilibre. Le design régénératif renouvelle les ressources de la Terre. » Cette formulation a été reprise et précisée par la Society of Building Science Educators (SBSE) lors de la révision de la grille en 1999. L'équilibre — le zéro sur la grille de Wells — n'est pas une victoire. C'est le point neutre entre dégénérer et régénérer. Cesser de dégrader n'est pas encore contribuer. Cette distinction, qui paraît simple une fois formulée, reste massivement ignorée dans les standards de construction verte et dans les référentiels RSE : le net zero comme ambition ultime, là où Wells et Lyle le posaient comme point de départ. Ce que la grille Wells préfigure, c'est l'ensemble de la trajectoire que Regenesis va formaliser trente ans plus tard : du dégénératif (scores fortement négatifs), en passant par le durable (score zéro), la restauration (scores positifs partiels) jusqu'à la régénération (scores tendant vers +100). La nature sauvage — score maximal de la grille — reste hors de portée de toute construction humaine. Mais elle pose la direction. Non pas comme un idéal inaccessible qui découragerait l'action, mais comme une boussole permanente : dans quelle direction va cette décision ? Vers plus de vie dans les sols, plus d'habitats, plus de cycles vivants — ou dans l'autre sens ? 3.3. La Trajectoire du design écologique : le schéma fondateur Le cadre Regenesis est synthétisé dans un schéma devenu emblématique : la Trajectory of Ecological Design (Bill Reed, © Regenesis Group), repris et traduit dans le guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Reed & Holliday, Destination Canada, 2023) sous le nom de « Spectre des visions du monde et des stratégies ». Ce diagramme représente un continuum qui va du dégénératif au régénératif en traversant plusieurs seuils. Ce n'est pas une taxonomie de comportements ni une échelle de performance. C'est une carte des visions du monde — des façons fondamentalement différentes de comprendre ce qu'on fait quand on intervient sur un territoire. Chaque position sur ce continuum correspond à une posture, à un ensemble de questions qu'on pose et de critères par lesquels on juge si quelque chose fonctionne. Côté gauche — Technical System Design (conception technique) : le monde est traité comme une machine. Les êtres vivants sont des variables dans un système à optimiser — des ressources, des risques, des contraintes. Les interventions visent l'efficience, la réduction d'impacts, la conformité à des normes. Ce côté comprend le design conventionnel (extraction linéaire, flux source-vers-déchet), le design « vert » (moins de mal, même logique de contrôle) et le seuil de la durabilité — que Bill Reed décrit comme « le point neutre — la frontière entre dégénérer et régénérer ». Reed & Holliday le précisent : les approches durables consistent à accroître l'efficience des activités, avec pour objectif théorique de tendre vers l'absence de dommage. Mais l'absence de dommage est impossible — et même si elle l'était, elle ne régénérerait pas. Comme Reed le formule : « La durabilité est une façon plus lente de mourir. » Non par cynisme, mais parce que ralentir la dégradation des êtres vivants n'est pas les régénérer — et confondre les deux bloque la trajectoire. Côté droit — Living System Design (conception par les systèmes vivants) : le monde est traité comme un système écologique vivant dont les humains font partie intégrante. La question ne porte plus sur la performance d'une activité isolée — elle porte sur la contribution de cette activité à la vitalité des êtres vivants qui partagent le territoire. Les interventions visent le renforcement de la capacité des êtres vivants à s'auto-organiser et à évoluer. Ce côté comprend la restauration — réparer ce qu'un être vivant a perdu, rétablir les conditions de sa santé — et la régénération, que Reed & Holliday nomment « prospère » ( thrivability ) : développer la capacité intrinsèque des êtres vivants à se renouveler et à évoluer continuellement par eux-mêmes. La bascule entre les deux côtés n'est pas un saut technique. Ce n'est pas une question de budget, de label ou d'intention déclarée. C'est un changement de vision du monde — du « faire les choses correctement » au « faire les bonnes choses » . Et les bonnes choses, dans ce cadre, ce sont celles qui permettent aux êtres vivants de poursuivre leur propre évolution. Ces six dimensions rendent concrète la bascule de paradigme que le diagramme représente. Séparation & fragmentation → Intégration et entièreté : on cesse de traiter les êtres vivants comme des parties isolées pour les comprendre dans leurs relations.
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