livre blanc nous sommes vivants

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

Le tourisme. Le guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Reed & Holliday, Destination Canada, 2023) traduit l'approche Regenesis dans un secteur économique entier. Le rôle d'une destination n'est plus de « gérer » le tourisme mais d'en être l'intendante ( stewardship ) — en prenant soin des personnes, des lieux et des communautés comme des composantes d'un système vivant. La filiation est donc : savoirs ancestraux → agriculture (Carver, Rodale) → architecture (Wells, Regenesis) → tourisme (Destination Canada) → entreprise (Nous Sommes Vivants) . « La restauration vise le retour à un état antérieur. La régénération vise la promotion de la capacité d'auto-renouvellement des systèmes naturels. » — Rodale, 1983 / Morseletto, 2020 3.1. Origines et filiation : le Regenesis Group (1995) Que signifie « cultiver la capacité du vivant » en pratique ? C'est la question à laquelle le Regenesis Group répond depuis 1995. Et sa réponse repose sur un déplacement fondamental : un territoire n'est pas un site à aménager. C'est un système vivant en évolution. Un « système vivant », dans le cadre Regenesis, ne désigne pas seulement un écosystème naturel. C'est l'ensemble indissociable d'un territoire, de ses communautés humaines, de ses organisations et de son économie locale — un tout caractérisé par l'interdépendance entre ses parties, la capacité d'auto-organisation, et un potentiel latent que seuls les humains qui l'habitent peuvent révéler. Le travail de Regenesis ne consiste donc pas à concevoir des projets ou des espaces. Il consiste à concevoir les conditions relationnelles pour que ce système vivant monte en capacité. Fondé par Pamela Mang, Ben Haggard et Bill Reed — architectes, urbanistes, hydrogéologues, spécialistes du design et de la dynamique des systèmes — le groupe a formalisé cette approche dans l'ouvrage de référence Regenerative Development and Design (Mang & Reed, 2012), traduit en français sous le titre Régénérer (Rue de l'échiquier, 2024). La thèse centrale est la suivante : les problèmes environnementaux et sociaux ne sont pas d'abord des problèmes techniques — ils sont l'expression d'une fracture entre les humains et le vivant. La réponse n'est donc pas dans l'optimisation des systèmes existants mais dans le développement des capacités humaines à assurer la vitalité, la viabilité et l'évolution des territoires habités. Cette thèse distingue radicalement l'approche Regenesis de la durabilité classique. La durabilité cherche à réduire les dommages . La restauration cherche à réparer les systèmes dégradés . Le développement régénératif cherche à renforcer la capacité du vivant — humain et non humain — à évoluer vers des formes toujours plus intégrées et résilientes. Ce n'est pas une différence de degré. C'est une différence de paradigme : on passe de la gestion d'impacts à la conception de relations. 3.2. Malcolm Wells : la première grille de mesure régénérative (1969) Que le premier outil de mesure régénérative soit né de l'architecture — pas du management — est significatif. En 1969, l'architecte américain Malcolm Wells conçoit une Grille d'Évaluation de la Régénération qui pose le principe fondateur : la nature sauvage comme modèle de référence . Un écosystème naturel obtient le score maximal (+1500). Un bâtiment conventionnel obtient un score négatif. La question n'est pas « ce bâtiment est-il durable ? » mais « contribue-t-il à la vitalité du vivant autant qu'une forêt le ferait à sa place ? » La grille évalue 22 critères sur un continuum de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif), organisés en deux dimensions : le site (10 critères : de « Pollue l'air » à « Purifie l'air », de « Détruit le sol » à « Crée du sol fertile ») et le bâtiment (12 critères, incluant « Icône de l'apocalypse → Icône de la régénération » et « Est laid → Est beau »). La beauté comme marqueur de justesse systémique — le signe que le rapport au vivant est cohérent. En 1999, la Society of Building Science Educators (SBSE) a révisé la grille et explicité la distinction fondatrice, attribuée à John Tillman Lyle : « Le design durable consiste simplement à atteindre l'équilibre. Le design régénératif renouvelle les ressources de la Terre. » Nous Sommes Vivants utilise la grille Wells depuis trois ans : d'abord intégrée à l'atelier 1 du RegenBMC, elle est désormais utilisée à la fin de chaque atelier pour mesurer la progression. 3.3. La Trajectoire du design écologique : le schéma fondateur Le cadre Regenesis est synthétisé dans un schéma devenu emblématique : la Trajectory of Ecological Design (Bill Reed, © Regenesis Group). Ce diagramme représente un continuum qui va du dégénératif au régénératif en traversant plusieurs seuils. Côté gauche — Technical System Design (conception technique) : le monde est traité comme une machine. Les interventions visent l'efficience, la réduction d'impacts, la conformité. Ce côté comprend le design conventionnel (extraction linéaire), le design « vert » (moins de mal) et le seuil de la durabilité, que Bill Reed décrit comme « le point neutre — la frontière entre dégénérer et régénérer ». Comme il le formule : « La durabilité est une façon plus lente de mourir. » Côté droit — Living System Design (conception par les systèmes vivants) : le monde est traité comme un ensemble de relations vivantes. Les interventions visent le renforcement de la capacité du vivant à s'auto-organiser et à évoluer. Ce côté comprend la restauration (réparer la santé d'un sous-système) et la régénération (développer la capacité du système à se renouveler continuellement). La bascule entre les deux côtés n'est pas un saut technique. C'est un changement de vision du monde : du « faire les choses correctement » ( doing things right ) au « faire les bonnes choses » ( doing the right things ).

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