La régénération du vivant pour les décisions d’entreprise

NOUS SOMMES VIVANTS — Ce que la régénération du vivant change pour les décisions d'entreprise

PSE rémunère l'agriculteur sans que l'entreprise aval puisse inscrire cette valeur à son bilan. Ces trois conditions relèvent de l'ingénierie de filière — elles bougent en 3 à 7 ans. Horizon long terme (H3) — les normes comptables et la CSRD. Le mur comptable est double. D'un côté, les normes IFRS traitent l'extraction comme un actif (IFRS 6) sans reconnaître les externalités positives — l'asymétrie est structurelle. De l'autre, la CSRD en double matérialité documente mais ne valorise pas : le rapport financier vit sa vie, le rapport extra-financier la sienne, personne ne pose la question « les pratiques documentées dans le second expliquent-elles une part de la performance du premier ? ». En France, un verrou culturel s'ajoute : valoriser la nature reste pour 80 % du monde de la transition « instrumentaliser la nature ». Le pays est signataire du SEEA (System of Environmental-Economic Accounting, ONU 2021) mais les chapitres sur l'évaluation monétaire des services écosystémiques restent « en débat méthodologique ». Ce verrou est le plus lent à lever — mais c'est celui dont le déblocage changerait le plus radicalement les conditions de jeu. La modélisation de trajectoires (section suivante) est aussi une réponse à ces conditions systémiques : ce sont les données longitudinales — corrélation documentée entre pratiques régénératives, indicateurs terrain et performance financière — qui fourniront aux investisseurs, aux distributeurs et aux régulateurs les preuves qu'ils demandent.

7.10. La modélisation de filières de l'amont à l'aval — le pont entre capacité perçue et mesure de terrain

LA CHAÎNE CAUSALE À DOCUMENTER Pratiques régénératives → Produits à survaleur → Performance financière → Prospérité du territoire Personne n'a documenté cette chaîne de bout en bout. C'est l'objet de l'évaluation terrain.

Le Capacity Score évalue la capacité perçue — la maturité organisationnelle telle que les décideurs la vivent et la déclarent. Les KPIs terrain (santé des sols, biodiversité fonctionnelle, bien-être animal, vitalité communautaire) mesurent la capacité réelle — les effets observables sur les écosystèmes et les communautés. Le chaînon manquant entre les deux est la modélisation de trajectoires : comment une montée en capacité perçue (un comex qui passe de N2 à N3 sur le levier Intelligence écosystémique) se traduit-elle, dans quel délai et sous quelles conditions, en amélioration mesurable des indicateurs de terrain ? Ce pont est le prochain chantier structurant. Il repose sur trois composantes : 1. Le suivi longitudinal des cohortes. Le Capacity Score est conçu pour être passé régulièrement — pas comme un audit ponctuel mais comme un instrument de pilotage. Le suivi de cohortes (entreprises passant le diagnostic à intervalles réguliers) permet de documenter les trajectoires réelles : quels leviers bougent en premier, à quelle vitesse, avec quels déclencheurs. Le programme prévu à partir de 2026 vise à constituer cette base empirique. 2. La corrélation avec les KPIs terrain normés ESRS. Le travail sur la filière laine régénérative a produit la modélisation la plus complète à ce jour d'une filière en triple impact : 4 piliers (environnement, social, économique, filière & territoire) × 22 familles × 93 KPIs, chacun évalué sur les 4 niveaux du Capacity Score. Le mapping ESRS couvre 8 normes sur 10 (E1 à E5, S1 à S3, G1). L'analyse des cahiers des charges (AOP Roquefort, Nature & Progrès, Clear Fashion) révèle un effet domino : une pratique prescrite génère des impacts sur 6 à 8 familles de KPIs — le pâturage tournant dynamique impacte les sols, l'eau, le climat, le bien-être animal, la qualité du produit et l'économie rurale. Le Capacity Score rend ces dominos visibles. L'enjeu est de croiser ces mesures terrain avec les profils Capacity Score des mêmes organisations pour tester empiriquement le lien capacité perçue → impact réel. La modélisation laine a aussi rendu visible un paradoxe français : la France dispose d'un cadre international (SEEA), d'un dispositif public opérationnel (PSE), d'un cadre de reporting (CSRD) et de certifications produit (ROC, Demeter, Nature & Progrès) — mais aucun mécanisme ne connecte les quatre . Le PSE rémunère l'agriculteur sans que l'entreprise aval puisse inscrire cette valeur à son bilan. La CSRD documente les pratiques sans les valoriser financièrement. Le SEEA reste dans la comptabilité nationale sans descendre à l'échelle de l'exploitation. La certification produit affiche l'impact sans le chiffrer en euros. Le Capacity Score Laine est le premier prototype qui tente de reconnecter ces quatre instruments en une chaîne complète : pratiques → 93 KPIs mesurables → 8 services socio-écosystémiques normés ESRS → ~80 financeurs identifiés. 3. Les spirales ascendantes comme modèle dynamique. Fischer et al. (2024, 2025) décrivent des spirales ascendantes où chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. La modélisation de trajectoires vise à documenter ces spirales dans les cas pilotes : quand la santé du sol s'améliore, la qualité de la laine suit, le revenu de l'éleveur aussi, et la capacité perçue de l'organisation monte — boucle de rétroaction positive entre perception et réalité. 4. Deux voies d'évaluation complémentaires. L'évaluation terrain peut être menée dans deux directions. Option A — des fermes vers le produit : on part de pratiques régénératives à la ferme et on piste la valeur créée à chaque maillon de la filière jusqu'au produit fini (terrains : filière laine, filière ortie textile / Tissages Bastien — permaentreprise à mission, B Corp, EcoVadis Platinum, 30 parties prenantes réunies sur la chaîne de valeur dans trois régions — Jeune Montagne / Aubrac). Option B — du produit vers les fermes : on part d'entreprises qui commercialisent déjà des produits régénératifs avec des résultats financiers documentés et on remonte la chaîne pour identifier quelle part de la performance est attribuable aux pratiques (terrains : CQLP/LSDH, Expanscience, Patagonia). L'option A prouve le mécanisme (comment la valeur se crée et se transmet), l'option B prouve le résultat (l'entreprise surperforme grâce à son positionnement). Les deux ensemble forment la preuve que le rapport du Sénat appelle et que les financiers attendent.

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