FNH N° 1231

SANTÉ

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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 16 & VENDREDI 17 AVRIL 2026

précis, l’IA ne réduit pas sys- tématiquement les coûts, elle améliore surtout l’efficience. Elle peut diminuer certaines redondances, accélérer l’inter- prétation de données, mieux organiser les parcours de soins, renforcer la surveillance et limiter certaines pertes de temps administratives. Dans le diagnostic, elle peut sou- tenir le clinicien; dans la ges- tion des données, elle peut améliorer la qualité, la struc- turation et l’exploitation des informations. En revanche, pour obtenir un vrai retour sur investissement, il faut intégrer les coûts de mise en place, de cybersécurité, de mainte- nance, d’audit et de formation. L’IA est donc un levier d’effi- cience durable, pas une solu- tion de réduction budgétaire simpliste. F. N. H. : L’intelligence artificielle repose sur une collecte mas- sive de données médi- cales. Quels garde-fous éthiques et réglemen- taires devraient être mis en place pour protéger les patients ? I. H. : La première exigence est évidente. En effet, la santé numérique ne peut progresser sans confiance. Il faut donc un cadre robuste fondé sur le consentement, la finalité du traitement, la minimisation des données, la sécurisation, la traçabilité, la supervision humaine et l’explicabilité des usages sensibles. Au Maroc, il existe déjà un socle juridique avec la loi 09-08 sur la protection des données à caractère person- nel et l’action de la CNDP, autorité compétente en la matière. À l’échelle internatio- nale, les principes portés par l’UNESCO et l’OMS insistent aussi sur la dignité humaine, l’équité, la transparence et la responsabilité. En santé, ces garde-fous doivent être encore plus exigeants, car il s’agit de données intimes, sensibles, voire délicates.

 L’Afrique entre dans l’ère de l’IA en santé, avec l’ambition de concilier innovation, souveraineté

numérique et accès équitable aux soins.

par les initiatives marocaines récentes autour de la souverai- neté numérique. F. N. H. : L’intelligence artificielle repose sur des infrastructures numé- riques très énergivores, notamment les centres de données. Comment conci- lier innovation technolo- gique en santé et impéra- tifs environnementaux ? I. H. : C’est une question essentielle, car une innovation de santé ne peut pas ignorer son empreinte écologique. Il faut promouvoir une IA utile et proportionnée, à savoir pri- vilégier les cas d’usage à fort impact sanitaire, limiter les trai- tements inutiles de données, mutualiser les infrastructures, améliorer l’efficacité énergé- tique des centres de données et intégrer davantage d’éner- gies renouvelables. Il faut aussi éviter une fascination technologique déconnectée des besoins réels. En santé, la bonne question n’est pas «peut-on utiliser l’IA ?» , mais «pour quel bénéfice clinique, à quel coût environnemental, et avec quelle responsabilité collective ?» . L’innovation la plus pertinente sera celle qui conjugue performance médi- cale, sobriété numérique et justice d’accès. Cette logique rejoint d’ailleurs les orienta- tions internationales qui lient

F. N. H. : La majorité des technologies d’intel- ligence artificielle est développée en dehors du continent. L’Afrique doit-elle investir davan- tage pour développer ses propres solutions afin de garantir sa souveraineté numérique ? I. H. : Absolument. La sou- veraineté numérique n’est pas un luxe, c’est une condition d’autonomie stratégique. Si l’Afrique se contente d’utiliser des outils conçus ailleurs, sur des données, des langues et des réalités cliniques qui ne sont pas les siennes, elle reste- ra dépendante à la fois techni- quement, économiquement et scientifiquement. Développer des solutions africaines, ce n’est pas se fermer au monde; c’est au contraire entrer dans la coopération internationale avec une capacité propre de négociation, d’innovation et de protection de ses intérêts. Cela implique d’investir dans les données locales, les centres de recherche, les talents, les infrastructures et les partena- riats industriels. C’est préci- sément l’un des axes mis en avant par la stratégie conti- nentale de l’Union africaine et

éthique de l’IA, développement durable et intérêt général.

F. N. H. : À l’horizon des dix prochaines années, l’intelligence artificielle peut-elle transformer en profondeur les systèmes de santé africains ou risque-t-elle au contraire d’accentuer certaines inégalités d’accès aux soins ? I. H. : Les deux scénarios sont possibles. L’IA peut contribuer à transformer profondément les systèmes de santé africains en améliorant la prévention, la continuité des soins, la sur- veillance, l’aide à la décision et l’organisation des services. Mais elle peut aussi accentuer les écarts si elle reste concen- trée dans quelques métropoles, quelques établissements ou quelques populations connec- tées. Tout dépendra donc de la gouvernance. Si nous inves- tissons dans la formation, les infrastructures, la régulation, les données locales et l’équité territoriale, l’IA sera un accé- lérateur de justice sanitaire. Si nous laissons le marché seul dicter le rythme et les priorités, elle risque d’élargir les frac- tures existantes. L’enjeu pour l’Afrique n’est pas seulement d’entrer dans l’ère de l’IA, mais d’y entrer avec lucidité, avec souveraineté et avec une ambi- tion de santé pour tous. ◆

L’innovation la plus pertinente sera celle qui conjugue performance médicale, sobriété numérique et justice d’accès.

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