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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 16 & VENDREDI 17 AVRIL 2026
Comment financer la décarbonation industrielle du Maroc sans plomber le budget de l'État ?
Par Mohamed Boiti, expert en transition énergétique et décarbonation industrielle (*) F
annuels dès 2030, 15.000 à 25.000 emplois industriels menacés, et une érosion irréversible de la com- pétitivité de secteurs stratégiques représentant aujourd'hui 8 à 12% de nos exportations vers l'Union européenne. Besoins massifs face à des finances publiques contraintes La décarbonation des quatre sec- teurs industriels marocains prio- ritaires couverts par le MACF - ciment, acier, engrais phosphatés et azotés, aluminium - nécessite des investissements cumulés de 18 à 25 milliards de dirhams sur 2026-2030. Ce montant se décom- pose en deux enveloppes : 15 à 20 milliards pour les investissements directs de décarbonation (techno- logies bas-carbone, électrification des procédés, combustibles alter- natifs, efficacité énergétique, cap- tage et stockage du CO2), et 3 à 5 milliards pour les infrastructures institutionnelles indispensables (système national de mesure, reporting et vérification des émis- sions carbone, registre national, formation de centaines d'audi- teurs). Face à ces besoins mas- sifs, la réalité budgétaire impose la lucidité : avec un déficit oscillant entre 4 et 5% du PIB, la contribu- tion publique directe réaliste se situe dans une fourchette de 3 à 5 milliards de dirhams maximum sur cinq ans, soit 15 à 25% seu- lement des besoins totaux iden- tifiés. Ce gap apparent de 13 à 20 milliards pourrait, en première analyse, conduire au fatalisme. C'est précisément ici que réside
ace aux 18 à 25 milliards de dirhams nécessaires pour décarboner l'in- dustrie marocaine d'ici 2030, la tentation est grande de considérer le MACF comme une contrainte financièrement insurmontable pour des finances publiques déjà sous tension. Cette perception, bien que compréhensible, repose sur deux erreurs stratégiques majeures qui menacent de paralyser l'action au moment précis où l'urgence com- mande l'audace. Première erreur : croire que le Maroc devrait mobiliser ces 20 milliards de dirhams exclusive- ment sur ses finances publiques. Deuxième erreur : ignorer que l'argent nécessaire existe déjà, non pas dans les coffres du Trésor marocain, mais sur les marchés financiers internationaux, dans les portefeuilles des bailleurs multi- latéraux climat, et via l'ingénierie financière innovante qui permet de transformer un Dirham public en quatre dirhams d'investissement total. La vraie question n'est donc pas «Avons-nous l'argent ?» , mais «Savons-nous le mobiliser intelli- gemment ?» Et surtout : «Avons- nous encore le choix de ne pas agir ?» Car le coût de l'inaction se chiffre déjà avec précision : 180 à 250 millions d'euros de surcoûts CBAM
l'erreur : ce gap n'est insurmon- table que si l'on persiste à raison- ner selon le paradigme obsolète du financement public direct exclusif. Dès lors qu'on adopte l'architec- ture financière intégrée combinant six sources complémentaires où chaque Dirham public joue un rôle catalytique, le gap se transforme en opportunité. Six sources de financement mobilisables dès 2026 Source 1 : Le FNAM, catalyseur stratégique national. La création et la capitalisation du Fonds national d'adaptation au MACF à hauteur de 500 millions à 1 milliard de dirhams constituent l'action priori- taire absolue. La création du FNAM ne vise pas à financer seul l'inté- gralité des investissements, mais à jouer un rôle de catalyseur via trois mécanismes éprouvés inter- nationalement : garanties partielles couvrant 50 à 70% du risque crédit bancaire et débloquant les capa- cités de financement des banques commerciales; prêts concession- nels «first loss» prenant en charge les premières pertes et permettant d'attirer des financements privés; et subventions ciblées couvrant 15 à 25% des investissements pour améliorer la viabilité économique des projets. Via ces mécanismes de blended finance, chaque Dirham FNAM peut catalyser 3 à 4 dirhams d'investissement total, transformant la dotation modeste en capacité de financement effec- tive de 2 à 4 milliards. Source 2 : Cofinancements interna- tionaux - 200 à 400 millions d'euros
à portée de main -. Le Fonds vert pour le climat, la Banque Mondiale, la BAD, la BEI, l'AFD et la KfW allemande disposent d'enveloppes substantielles dédiées aux projets de décarbonation dans les pays en développement partenaires. Le potentiel mobilisable pour le Maroc est estimé entre 200 et 400 millions d'euros sur 2026-2030, soit 2 à 4 milliards de dirhams. Le Maroc bénéficie d'un position- nement exceptionnellement favo- rable grâce à trois atouts décisifs: sa crédibilité climatique interna- tionale consolidée de la COP22 de Marrakech jusqu'à la COP30 récente, son Statut avancé avec l'Union européenne le positionnant comme partenaire stratégique pri- vilégié, et ses capacités institution- nelles démontrées d'absorption de financements internationaux com- plexes via son track record dans les énergies renouvelables. La mobilisation effective de ce poten- tiel nécessite trois actions urgentes à engager dès le printemps 2026 : l'accréditation d'entités nationales marocaines directement auprès du Fonds vert pour le climat (la CDG, Bank Al-Maghrib et l'AMEE constituent des candidats natu- rels); le bundling stratégique de 10
La décarbonation des quatre secteurs industriels marocains prioritaires couverts par le MACF (ciment, acier, engrais phosphatés et azotés, aluminium) nécessite des investissements cumulés de 18 à 25 Mds de DH sur 2026-2030.
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